Bocanje križa, le tatouage des Balkans

Avec des motifs simples, le tatouage bosniaque « Bocanje križa » est pourtant la somme complexe de différentes cultures qui ont colonisé le territoire de Bosnie-Herzégovine durant des millénaires. De l’antiquité aux invasions ottomanes, le Bocanje s’est transformé au fil des siècles pour revêtir une forte identité religieuse. Cependant, il puise ses origines dans les traditions païennes des Iapodes, proches voisins des Thraces.

Texte : Alexandra Bay
Photos : Travelin Mick / Jean-Claude Montbarrey / Sasha Aleksandra d’Orca Sun Tattoo / Musée des arts antiques de Munich / Collections de l’université de Zurich
Illustration de S. Bogojevic Narath

C’est presque une image d’Épinal. Foulard sur la tête, chemise et jupon amples blancs, tablier noir qui marque la taille, la femme bosniaque catholique porte sur les bras, le visage et le torse, les traces bleutées de tatouages traditionnels. Les anciens l’appelaient Bocanje križa, mais aussi : bocanje, bockanje, sjecanje te sicanje. Si le tatouage bosniaque puise sa principale symbolique dans la religion, il remonte pourtant à l’âge de bronze. Entre le IXe et le Ier siècle av. J.-C., les Iapodes vivent sur les versants occidentaux et orientaux des Alpes Dinariques (Bosnie-Herzégovine). C’est un peuple de tradition orale. Les seuls témoignages résident dans les écrits grecs et romains.

Dans « Géographie », le grec Strabon évoque une tribu barbare : « Les Iapodes, peuple formé d’un mélange d’Illyriens et de Celtes, habitent dans les environs, et le mont Ocra est dans leur voisinage. Ils comptaient beaucoup d’hommes vaillants et s’étendaient de chaque côté de la montagne, dominant par le brigandage. » Influencés par les Thraces, les Iapodes pratiquent le tatouage. Dans ses écrits, Strabon observe : « Cette région est pauvre, ils vivent principalement de serpentine et de mil ; leurs armes sont celtiques et ils sont perforés comme d’autres Illyriens et Thraces. » Quelques vases grecs représentent les femmes thraces tatouées. Grâce à ces vestiges, on peut imaginer les tatouages portés par les Iapodes.

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L’historien d’art français Luc Renaut souligne : « le répertoire géométrique du tatouage bosniaque ne contredit pas celui que nous allons retrouver sur les vases grecs. » On observe ainsi la même géométrie et la symétrie caractéristique du bocanje « dont les fameux motifs circulaires entourés d’un halo de points ou de traits ». Comme pour les Thraces, les scientifiques pensent que le tatouage chez les Iapodes était une pratique plutôt féminine.

Dans l’article « Les Iapodes – peuple protohistorique de Croatie », les archéologues Lidjijac Bakaric, Lionel Pernet et Ivan Rdaman-Livaja proposent une représentation de la femme Iapode au VIIIe siècle av. J.-C. (voir illustration). On retrouve sur sa peau les symboles actuels du bocanje comme le Jelica (sapin), les klas (épis), les sunce (soleils) et les zvijezde (étoiles). Est-ce que cette projection est réaliste ? Il s’agit de la « restitution de la défunte de la sépulture de Kosinj ». Si de nombreux éléments de son costume ont bien été préservés, malheureusement le squelette avait disparu. Pourtant, il est aisé d’imaginer que les Iapodes rendaient hommage à leurs divinités ainsi qu’à la nature qui les entoure, alors, pourquoi pas sous forme de tatouages ?

Au sujet de leur spiritualité, l’archéologue français Lionel Pernet résume : « Il n’y a pas de sources écrites sur le sujet ni de véritables preuves matérielles. La divinité traditionnelle se nommait Bindus, dieu des sources et des cours d’eau, pour laquelle un sanctuaire a été érigé à l’époque romaine près du village de Privilica (Bihac). Les Romains ont importé leurs divinités et leurs traditions religieuses, tout en permettant aux Iapodes de perpétuer les leurs […] » Au fil des siècles, la religion va prendre le pas sur le symbolisme païen du Bocanje križa.

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Domination romaine

Les premiers conflits avec les Romains éclatent en 171 av. J.-C. Les Iapodes vont résister jusqu’à l’assaut de l’an 35 av. J.-C. L’empereur auguste mène une campagne ambitieuse d’assujettissement des tribus de l’Illyricum occidental. Les combats contre les Iapodes transalpins sont épiques. Lionel Pernet conclut : « L’épisode le plus connu de cette campagne est le siège de Metulum, défendu par 3 000 guerriers. La chute de Metulum n’est pas seulement le dernier combat livré par les Iapodes, mais aussi le point final de leur indépendance. En quelques générations, comme ailleurs dans l’Empire, ce peuple “puissant et sauvage” s’est transformé en une population provinciale typique, au final bien romaine dans son apparence, ses habitudes quotidiennes et son mode de vie, malgré quelques particularités et coutumes propres, héritées de son passé. »  

S’agissant de coutume, les Iapodes transalpins conservent le tatouage traditionnel. Dans la montagne, ils perpétuent leur culte sans représailles. À cette époque, les Romains ne pratiquent pas une religion invasive. Ils sont polythéistes. Ils s’approprient même d’autres cultes comme celui de Mithra, d’origine perse et indienne. Entre le IIe et le IIIe siècle av. J.-C., le mithraïsme est répandu dans tout l’Empire romain.

L’anthropologue américain Lars Krutak évoque ce culte comme une influence majeure du bocanje : « Dans ces pièces, la croix, qui a commencé comme une roue solaire, est la plus proéminente, et un petit soleil apparaît à la fin de chacune — ou un objet en forme de croissant, qui peut représenter la lune ou être une roue solaire cassée. Ce sont ces combinaisons de lune, de soleil et de croix que les femmes des tribus albanaises, bosniaques et kurdes ont tatouées sur leurs bras et leurs corps. » Cependant, le mithraïsme est interdit à la fin du IVe siècle, par décret de l’empereur Théodose, un fervent catholique.

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Avant la déferlante catholique romaine, les Slaves colonisent la région au VIe siècle. Ils reprennent la coutume du tatouage et se l’approprient, car l’art de l’encre n’est pas une caractéristique connue des peuples slaves. On imagine que le Bocanje križa enrichit son répertoire de nouvelles symboliques issues de la mythologique slave comme le conifère, symbole de l’arbre du Monde. En effet, le Jelica (sapin) est un motif récurrent du bocanje. Au VIIe siècle, les Romains débutent une campagne de conversion à la religion catholique des peuples Balkans.

L’historien Luc Renaut explique le lien ténu entre le tatouage et les Bosniaques catholiques « À l’instigation d’Héraclius (610-641), des missionnaires romains envoyés par le pape Honorius (625-638) commencèrent dès le VIIe siècle à baptiser les Croates indigènes établis dans les cités côtières de l’Adriatique. Ceux de l’intérieur du pays restèrent longtemps païens. Ce fut le cas des Zachloumi, un peuple établi dans les collines de Bosnie à l’époque de Constantin Porphyrogénète. Ils furent un temps sous domination serbe — Zachloumi (“Ceux de la colline”) est d’ailleurs un nom slave que leur ont donné les Serbes, sans avoir toutefois de lien ethnique avec les Slaves. Ces Croates de l’intérieur seront peu à peu convertis au catholicisme. Ils représentent le substrat ethnique local susceptible d’avoir conservé les traditions des anciennes peuplades balkaniques mentionnées par les auteurs antiques. Il est donc logique de retrouver le tatouage chez les catholiques de Bosnie plutôt que chez les Serbes orthodoxes. » Avec la conversion catholique des populations bosniaques, le Bocanje križa prend une nouvelle dimension religieuse, qui va se renforcer lors de l’invasion ottomane.

Invasions ottomanes

Au XVe siècle, la Bosnie tombe entre les mains de l’empire ottoman. Les populations fuient, tandis que la noblesse est décimée et les survivants se convertissent à l’Islam pour conserver leurs possessions et privilèges. Au départ, le Gouvernement ottoman adopte une attitude de tolérance vis-à-vis des populations catholiques. Ainsi, l’état islamique offre une protection aux non-musulmans s’ils paient la taxe d’entrée et ne commettent pas d’actions à l’encontre des musulmans. Cependant, les privilèges changent. La Bosnie est soumise au Devchirmé, littéralement « la récolte ». C’est le tribut du sang. L’empire ottoman réquisitionne les garçons bosniaques âgés de 8 à 18 ans pour les envoyer à Constantinople. Il les convertit à l’Islam et les forme à exercer des fonctions civiles ou militaires. Ainsi, ils deviennent soit serviteurs personnels du sultan, janissaires ou officiers dans les départements d’État. De nombreuses rumeurs circulent sur l’enlèvement de femmes, emmenées en esclavage dans des harems.

Face à ces violences, le Bocanje križa devient un tatouage de protection contre les Ottomans, une marque définitive de la foi religieuse. Étant donné que l’islam interdit la pratique du tatouage et « maudit l’homme tatoué, ainsi que celui qui l’a tatoué », le caractère religieux du Bocanje križa va se figer dans le temps. De plus, l’étude du médecin polonais Léopold Glück (1854-1907) affirme que la pratique du tatouage en Bosnie est introduite par les prêtres catholiques pour protéger les populations de l’Islam. Cette même idée est inscrite dans l’inconscient collectif. Ce que confirme la doctorante croate Monika Jukić qui a réalisé une étude auprès des populations locales tatouées : « Dans certaines régions, par exemple dans les environs de Žepče, l’image négative des Ottomans est restée très vivante à ce jour, ce qui aux yeux de la population a été en quelque sorte “confirmé” avec les événements infâmes des années 90. Des histoires d’injustices ottomanes continuent d’être racontées, et les grands-mères se font tatouer les mains avec des croix et leurs noms, “pour ne pas les convertir à l’islam”. Même ceux qui se sont fait tatouer simplement parce que “tout le monde l’est” connaissent des histoires qui remontent à l’époque turque. »

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Symbole immanent

Heureusement, cette forte empreinte religieuse ne résume pas la magnifique tradition du Bocanje križa. En 1894, le conservateur croate Ciro Truhelka publie une importante étude sur le tatouage bosniaque. Il résume son histoire : « Tous ces motifs ont peut-être jadis représenté une symbolique dont les motivations sont pour nous aujourd’hui parfaitement obscures ; mais on se trouve obligé de reconnaître qu’ils n’ont rien à voir avec le christianisme. À côté de ces motifs populaires, la croix ne semble pas complètement hétérogène. Cependant, bien que la croix se trouve fréquemment dans le tatouage des tribus sauvages et que nous en connaissions en bronze – et en d’autres matériaux – datant d’une période bien antérieure à l’émergence du christianisme, la question reste posée de savoir si la croix représente, dans le tatouage bosniaque, un motif ornemental ancien ou si elle a été introduite parmi les motifs de marquage corporel par le christianisme. En tout état de cause, nous pouvons supposer que la croix existait déjà et que, par affection pour elle, la pratique du tatouage a été tolérée par le clergé catholique.»

Malgré de nombreuses colonisations successives (romains, slaves), le tatouage bosniaque s’est enrichi de nouvelles significations sans modifier son caractère profondément païen. C’est toute la force du Bocanje križa comme le souligne l’ethnologue croate Mario Petrić, «l’histoire ne parvient pas à modifier radicalement la structure d’un symbolisme “immanent”.

“Tetoviranje katolika u Bosni i Hercegovini”, Glasnik Zemaljskog muzeja u Bosni i Hercegovini de Ć. Truhelka – Bulletin du Musée provincial de Bosnie-Herzégovine 6 – 1894

« High albania and its customs in 1908 » d’Edith Durham

“Marquage corporel et signation religieuse” de Luc Renaut

“Tradicionalno tetoviranje Hrvata u Bosni i Hercegovini – bocanje kao način zaštite od Osmanlija” de Monika Jukić

“Les Iapodes, peuple protohistorique de Croatie” de Lionel Pernet

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ALEXANDRA BAY
Je suis tombée amoureuse du tatouage à l'âge de 17 ans. J'ai 42 ans et j'écris pour Tatouage Magazine.
Ecrivez-moi alexandrabay@me.com

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