Le Skin-Stitched est littéralement la peau cousue (pour la tatouer). Cette pratique était celle des Inuits. À l’arrivée des missionnaires au début du XIXe siècle, le rituel s’est éteint avec les anciens, dans la nuit noire de l’Arctique. Sylvain Bérard est parti à la rencontre d’Aresh, une tatoueuse inuite qui reprend le flambeau familial. C’est ainsi que le jeune photographe va vivre l’expérience unique de pratiquer le skin-stitched tattoo.

Credit – Texte : Alexandra Bay – Photos : Canadian Museum of History – Bibliothèque nationale de Norvège – Bibliothèque et Archives Canada – Freshwater and Marine Image Bank – Little Inuk Photography

Le skin-stitched tattoo (on peut aussi dire skin-stitching ou skin-stitch) ou tatouage inuit remonterait à plus de 3 500 ans. Comme pour de nombreuses tribus de tradition orale, il n’existe pas de textes d’époque qui détaillent la pratique. La preuve la plus ancienne est une sculpture tatouée datant de 1700 av. J.-C. Fin du XIXe et début du XXe siècle, quelques mémoires de médecine et livres sur le tatouage évoquent la technique de la couture. On retient la description complète du livre de Jacques Delarue et Robert Giraud (1950) : « Les tatouages du milieu ». Les auteurs expliquent que le tatoueur « introduit dans la peau, à l’aide d’une aiguille, un fil préalablement graissé et imbibé de noir de fumée. Le fil, entraîné par l’aiguille selon les contours du dessin, abandonne son colorant entre chair et peau. »

Les peuples de l’Arctique (Alaska, Nord du Canada, Groenland) considéraient le skin-stitched tattoo comme un art divin. Ils l’associaient à la création du soleil et de la lune. Ainsi, le tatouage jouait plusieurs rôles dans la vie des Inuits. De manière générale, le tatouage était un marqueur de beauté pour les femmes et de force pour les hommes. Le rituel du skin-stitched tattoo marquait les différentes étapes de la vie d’une femme, des premières règles à l’accouchement. Il était fréquent que les femmes soient plus tatouées que les hommes.

D’ailleurs, les femmes pratiquaient majoritairement l’art du skin-stitched tattoo, comme le précise l’anthropologue américain Lars Krutak : « Les femmes tatoueuses âgées étaient les plus respectées. Elles étaient souvent couturières, maniant les peaux tannées avec dextérité. Leur précision comptait pour l’exécution du tatouage. » Lars conclut : « L’épouse au visage tatoué avec la suie de lampe noire était respectée comme une matrone ».

Lars Krutak : « Les femmes tatoueuses âgées étaient les plus respectées. Elles étaient souvent couturières, maniant les peaux tannées avec dextérité. Leur précision comptait pour l’exécution du tatouage. »

Un héritage précieux

Au début du XIXe siècle, avec l’arrivée des missionnaires canadiens, la pratique du skin-stitched tattoo a disparu dans la plupart des régions de l’Arctique. Comme pour beaucoup de tribus, l’intégration forcée à notre société moderne, et donc la déculturation, a fini d’enterrer les traditions inuites. Sans écrits, le savoir oral des anciens est précieux. À Saint- Laurent, chez les Yupigets, la dernière tatoueuse Alice Yavaseuk est décédée en 2002, à l’âge de 96 ans.

Toute une génération de jeunes tatoueurs s’est retrouvée orpheline. À l’heure actuelle, ils tentent de reconstituer leur patrimoine culturel. En 2011, la réalisatrice inuite Alethea Arnaquq-Baril a diffusé un documentaire « Tunniit : retracing the lines of inuit tattoos ». Elle évoque l’interdiction du tatouage facial inuit. Faire revivre les traditions, c’est aussi la volonté de la tatoueuse Aresh. Si vous googlisez son nom, vous ne la trouverez pas. D’ailleurs, c’est le bouche-à-oreille qui a mené le photographe parisien Sylvain Bérard jusqu’à la jeune femme, dans le Nunavut, au nord du Canada.

Devenue tatoueuse, elle a souhaité renouer avec les traditions et apprendre le skin-stitched avec sa grand-mère, l’une des plus anciennes artistes de la communauté (décédée, depuis l’interview).

À la rencontre d’Aresh

Dans le cadre de son étude sur la sexualisation de l’image, Sylvain a parcouru le monde pour recueillir des tranches de vie passionnantes et décalées. Avec son sujet de recherche, la pratique du tatouage s’est imposée à lui, piquant sa curiosité. Au fil des rencontres, des tatoueurs lui ont confié leur regard singulier sur ce milieu d’initiés. Ce sont ces différentes rencontres qui l’ont mené à la tatoueuse Aresh. La jeune femme fait partie de la communauté inuite du Nunavut, au nord du Canada. Comme beaucoup de jeunes inuits, elle a étudié dans une université canadienne.

Devenue tatoueuse, elle a souhaité renouer avec les traditions et apprendre le skin-stitched avec sa grand-mère, l’une des plus anciennes artistes de la communauté (décédée, depuis l’interview). Sylvain entreprend alors le voyage pour découvrir l’histoire de la tatoueuse. À son arrivée au Nunavut, Sylvain fait la connaissance d’Ali, une adolescente orpheline de la communauté inuite. Ils vont cohabiter dans le même logement durant le séjour et nouer une relation très forte. La jeune fille au caractère bien trempé lui demande de lui tatouer un motif masculin, de manière traditionnelle. Sylvain va vivre une aventure qu’il est loin d’imaginer aussi épique.

Elle m’a conté à la fois les vieilles histoires traditionnelles que mes parents ne nous racontaient jamais et l’évolution rapide de son peuple.

Quelle est l’histoire d’Aresh ? Sylvain Bérard : Elle m’a écrit ceci à son sujet : « Je trouve que ma vie ressemble à une ligne simple. Une chose découle d’une autre. Je suis allée au Canada pour étudier les civilisations anciennes et leurs histoires. Je me suis rendue compte que tatouer était l’une des plus vieilles manières de raconter les histoires. Si le tatouage inuit meurt, c’est ma communauté qui meurt. Ma grand-mère est la dernière tatoueuse inuite que je connaisse, je voulais recueillir cette tradition pour la sauver.  Et la faire cohabiter avec l’Occident dans mon tout petit salon de tatouage. Elle m’a conté à la fois les vieilles histoires traditionnelles que mes parents ne nous racontaient jamais et l’évolution rapide de son peuple. Elle m’a exhorté à ne pas vouloir sauver coûte que coûte le passé. Ce n’est pas une manière de penser inuit. Le monde change. Avec lui, les hommes doivent changer et continuer à fabriquer des outils, des histoires, des esprits. Il faut accueillir sans peur la transformation. Et respecter la vie. »

Peux-tu me raconter tes échanges avec sa grand-mère, la doyenne ? S.B : La doyenne est une « shaman » au sens anthropologique du terme. Si Aresh m’avait déjà impressionné sur sa prédisposition à dialoguer avec peu de mots, ce n’était rien comparé à sa grand-mère. Elle a su me décrypter avec rien. Nous sommes arrivés de nuit, et j’ai été directement présenté à elle. J’étais en deuil d’une proche, je ne comprenais pas bien tout ce qui m’arrivait. Ça a permis de créer un lien particulier. J’étais déjà à fleur de peau, j’avais besoin d’histoires et elle a vu que je n’attendais rien de particulier. Je n’avais rien potassé des cultures inuites avant de venir, Aresh m’avait expliqué rapidement les grandes lignes. Quasiment instantanément, elle m’a demandé quelle facette de moi j’allais lui présenter. J’étais incapable de répondre. Ça lui allait. Aresh traduisait mes propos, toujours avec peu de mots, mais beaucoup d’émotions. Dès le premier soir, la communion a opéré, ce fut une rencontre incroyable. J’ai partagé beaucoup de choses les jours suivants avec ces personnes. Notamment le goût du silence. Et celui des contes.

Et ta rencontre avec l’adolescente Ali ? Comment s’est tissé ce relationnel si fort ? S.B : C’est une communauté qui ne parle pas et n’exprime pas les émotions comme nous. Chaque parole a une vraie valeur de transmission. J’ai rencontré Ali, une jeune adolescente qui avait perdu ses parents et a été recueillie par le maire du village. Un garçon manqué. Elle a refusé de se faire tatouer lors de ses premières règles. Le seul endroit où je pouvais dormir était avec cette jeune fille. On communiquait en anglais. Il y avait ce sentiment de défiance lié à l’adolescence. Bizarrement, on n’a pas beaucoup parlé mais des liens se sont créés et renforcés. Elle m’a emmené visiter sa région par moins 30 degrés ! À la fin du séjour, elle a parlé à la doyenne pour que je la tatoue. Elle voulait un tatouage masculin lié à la chasse.

Comment as-tu réagi à sa demande ? S.B : J’étais paniqué ! Je ne savais même pas me servir d’un dermographe. La symbolique était trop lourde de sens et en même temps, je me voyais mal refuser cet honneur extrême que l’on me faisait en acceptant que je tatoue. J’ai décalé mon départ un jour plus tard et j’ai bossé la couture.

Comment as-tu procédé pour tatouer Ali ? S.B : La doyenne m’a expliqué la technique qui n’est pas compliquée, mais douloureuse. Il y a différents types d’aiguilles, avec des arêtes de poisson dans le traditionnel ou à présent, en fer. Tu prends des boyaux ou du fil chirurgical que tu trempes dans la suie de lanterne, ça a une signification particulière. En effet, la lanterne (intérieure ou extérieure) protège la demeure des mauvais esprits. Tu trempes ce fil dans la suie et tu le plonges dans un mélange à base d’urine qui facilitera la cicatrisation… En général, c’est l’urine de la plus vieille femme, il y a une symbolique mystique. Ensuite, tu dois coudre comme si tu faisais un ourlet. Tu fais un point et tu pinces la peau, puis tu appuies pour que la suie reste. Ça donne une ligne claire avec de petits points. Plus les points sont serrés, plus la tatoueuse est respectée. C’est un signe de noblesse et de finesse du travail. C’est un travail de couture très long. Tu as deux manières d’encrer la peau : soit tu fais passer le fil sous la peau et tu le retires ; soit tu fais passer le fil sous la peau et tu le laisses pourrir à la cicatrisation. Le fil est déjà abimé donc ça ne dure pas trop longtemps. J’ai choisi la première méthode. Je ne voulais pas prendre de risques pour Ali. La séance est très longue. Je lui ai tatoué les 3 doigts, j’ai mis 3 heures, soit 1 heure par doigt. Je lui ai tatoué des lignes. Ce sont des arbres dirigés vers le cœur et dans la vision inverse, ce sont des pattes de Caribou. On est unis par l’âme. Ali tenait à se faire tatouer avec la technique traditionnelle.

 Comment Ali a-t-elle vécu cette expérience ? S.B : Elle a enduré la douleur sans s’exprimer. C’était une étape « charnière » de sa vie avec une dualité homme- femme, elle n’a pas versé une seule larme. C’est une pratique pourtant très douloureuse.

Comment as-tu vécu cette expérience ? S.B : J’ai le même motif qu’Ali, mais tatoué par Twix du Fatline Tattoo Club. Ça aurait été mal perçu par la communauté, même s’ils sont bienveillants, que je me fasse tatouer de façon traditionnelle. Je suis retourné une deuxième fois au Canada et j’en ai parlé à Aresh. Je lui ai présenté le travail de Twix qui a un trait épais. J’avais peur que ça ne lui convienne pas, car le trait des Inuits est très fin. J’ai montré le motif à Aresh pour être sûr de respecter la symbolique et l’esprit. Elle m’a proposé de me le tatouer, mais je préférai le faire avec Twix. Avoir tatoué Ali et dépasser ce mécanisme de pensée occidentale, puis refuser qu’on me tatoue de façon traditionnelle, représente pour moi un don que je fais à Ali, car ça comptait beaucoup pour elle que je la tatoue de façon traditionnelle et ça a marqué une étape particulière dans ma vie.

Quelques sites à visiter pour approfondir :
Tatouage Inuit
Vanishing Tattoo
Anchorage Museum

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ALEXANDRA BAY
Je suis tombée amoureuse du tatouage à l'âge de 17 ans. J'ai 42 ans et j'écris pour Tatouage Magazine.
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