1er victoire pour Save Tattooing in Japan

C’est une bonne nouvelle ! En septembre dernier, la Cour suprême du Japon (la plus haute instance judiciaire) a déclaré que « Le tatouage n’est pas considéré comme un traitement médical ni comme un acte lié aux soins de santé ». Pour Taiki Masuda, ses avocats et l’association « Save tattooing in Japan », c’est l’aboutissement de 5 années de « lutte ». En effet, en 2015, le tatoueur avait été condamné à une amende de 300 000 yens (2 373,90 euros) pour avoir tatoué sans « licence médicale ». Retour sur une affaire juridique aux nombreux rebondissements.

Tatouage Magazine 138

Le 19 septembre dernier, la Cour suprême a confirmé le verdict selon lequel « le tatouage n’est pas considéré comme un traitement médical ni comme un acte lié aux soins de santé ». Ainsi, les tatoueurs japonais « devraient » pouvoir exercer sans licence de médecine. C’est un soulagement et une victoire pour l’artiste tatoueur Taiki Masuda et fondateur de « Save Tattooing in Japan ». L’artiste tatoueur de Suita dans la préfecture d’Osaka n’aurait certainement pas imaginé une telle reconnaissance de son art. L’affaire était pourtant mal engagée. Retour sur une véritable « épopée ». En 2012, l’ambiance est déjà électrique à Osaka. La ville n’a pas très bonne réputation et son maire de l’époque, l’avocat Tōru Hashimoto veut l’« assainir ». Sa vision d’un bon nettoyage ? Bannir le tatouage et ses « acteurs ».

En effet, le blogueur et habitant français d’Osaka, Ludo (lecoqetlecerisier.wordpress.com) raconte : « En 2012, le maire décrète que les employés municipaux (environ 30 000 personnes) doivent déclarer dans un formulaire s’ils portent un tatouage. Une déclaration volontaire si le tatouage est caché, mais obligatoire s’il est sur des parties visibles comme les mains ou le cou. Cela fait suite à un “incident” durant lequel un employé a laissé apparaître son tatouage devant les yeux choqués d’enfants innocents (véridique…). Plus tard, un employé non tatoué refuse de remplir le document. Il est littéralement “mis au placard”. Il porte plainte pour atteinte à la vie privée et gagne son procès. Malheureusement, comme on pouvait s’y attendre, la décision sera retoquée en cassation fin 2016. C’était trop beau pour être vrai. »

Nettoyage de Printemps

Vous l’aurez bien compris, l’élu n’est pas un adepte de « la voie de l’encre ». Au mois de mars 2015, sans raison particulière, Tōru annule « The Straight-Life Osaka Tattoo Convention », et ce, quelques jours à peine avant l’évènement. Cette lutte anti-tatouage prend de l’ampleur et vient désormais de plus haut. Quelques mois plus tard, les policiers s’en prennent aux studios de la ville. La nouveauté ? Tous les tatoueurs sont visés et pas seulement ceux qui tatouent des Yakuzas. En effet, la police préfectorale d’Osaka s’appuie sur un avis du ministère de la Santé, du Travail et du Bien-être. Avec l’émergence de l’industrie du maquillage cosmétique permanent, le ministère publie en 2001 un avis en vue de réglementer cette pratique. Ainsi, « mettre du pigment sur la pointe d’une aiguille et insérer de l’encre sous la peau » constitue une pratique médicale. Elle doit donc être exercée par des personnes titulaires d’une licence médicale.

Ludo se souvient encore de sa dernière séance de tatouage avec le tatoueur Gakkin : « Il m’annonce qu’il quitte le pays et me rembourse (il me reste une séance). La raison ? Des raids de police ferment les shops partout dans Osaka. Les premiers à tomber sont des gros shops de la ville comme Chopstick Tattoo, mais pas qu’eux. C’est l’incompréhension. On pense tout de suite à Hashimoto. Mais malheureusement, cela ne vient pas de lui. Cela vient de bien plus haut. Pourtant l’idée est bien la même, brosser dans le sens du poil une certaine partie de la population (qui va aux urnes) en s’attaquant ouvertement au tatouage. Si jusque-là la police faisait une différence entre les studios privés reconnus pour être liés à la mafia et les studios “bien sous tous rapports”, cette fois la torpille lancée est suffisamment importante pour que mon tatoueur et plusieurs autres ferment leur shop et quittent le pays. »

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Avant de mener les raids, la police enquête sur une pharmacie de Nagoya qui vend des produits désinfectants sur Internet. Cette dernière enfreint la loi sur le commerce des produits pharmaceutiques. En effet, le pharmacien est tenu de donner des instructions verbales à l’acheteur pour son utilisation. Le hic, c’est que le tatoueur Taiki Masuda a commandé ces fameux produits en ligne et figure donc sur le listing des clients. L’homme de 27 ans est dans la ligne de mire. En avril 2015, la police fait une descente dans son studio et l’arrête au mois d’août de la même année. Taiki est condamné à payer une amende de 300 000 yens (2 373,90 euros) et doit fermer son studio.

En tout, la police condamne 30 tatoueurs. Ces derniers auront peu de choix : arrêter le tatouage définitivement ou déménager pour tatouer dans une autre ville. Cependant, Taiki est décidé à se battre et faire appel de l’ordonnance rendue par le tribunal d’Osaka. Il confie alors au Japan Times : « Ce n’est pas énorme (NDLR le montant de l’amende), pour être honnête. Mais je me suis demandé si c’était quelque chose que je devais régler par l’argent. Si j’admets l’accusation, je ne pourrai plus voir mes clients, qui étaient satisfaits de mes tatouages. Je veux que ce que je fais dans la vie soit considéré comme une profession respectable. »

Nouvelle génération

Pourtant le Japon peut se vanter d’avoir l’une des plus belles et anciennes cultures du tatouage. Héritage de l’ère Jômon, à la préhistoire, cet art connu sous le nom d’Irezumi est pratiqué depuis des millénaires. Au fil du temps une relation particulière va se tisser entre l’art pigmentaire et les Japonais. Durant l’ère meiji (1868 – 1912), le pays s’ouvre au monde extérieur et décide de moderniser son image. Le tatouage est une marque archaïque du passé et des autochtones : les pêcheurs, les femmes Aïnous du Nord, les femmes Ryūkyūs et le Hajichi, etc. En 1872, le Gouvernement décide alors d’interdire l’activité et le port du tatouage. La pratique n’est évidemment pas éradiquée, mais l’Irezumi devient un art caché.

En opposition avec ce rejet de l’encre, les artistes tatoueurs japonais sont pourtant déjà réputés dans le monde entier. Dans la presse française, on chante ces louanges alors que nos bouzilles sont vues comme des tâches disgracieuses. Sous l’occupation américaine, l’interdiction « légale » est levée en 1948. Les tatoueurs encrent alors les militaires américains en stationnement, notamment à Yokosuka. Dans les années 70, l’art traditionnel des horishi japonais est mis en lumière au travers de nombreuses publications. On pense notamment aux photographies de Martha Cooper et son livre « Tokyo Tattoo » (1970). D’autres artistes s’emparent de cette tradition de l’encre, comme le grand couturier Japonais Issey Miyake. Malgré la levée de l’interdiction, le tatouage japonais garde une empreinte hors-la-loi.

Cependant, en ce début de 21e siècle, les jeunes artistes tatoueurs ont apporté une vision moderne du tatouage japonais, bien loin des clichés véhiculés (on évitera le mot yakuza). Il suffit d’observer le travail de Gakkin, de Nissaco ou de Gotch. On parle de tatouage contemporain et c’est cette vision de l’art que le jeune tatoueur Taiki Masuda a en tête. Il ne se voit pas comme un médecin, bien loin de là. Il est un tailleur de l’âme, un créateur. Il déclare au Japan Times : « C’est une forme d’expression de soi, tout comme choisir des vêtements à porter ». Taiki est un tatoueur de la nouvelle génération. Aussi, en 2015, il n’accepte pas sa condamnation.

À 27 ans, le jeune homme exerce depuis de nombreuses années et a ouvert son shop il y a 4 ans, à Suita. Il a toujours pris le temps de conseiller ses clients et de respecter scrupuleusement les règles d’hygiène. Son métier est sérieux et il s’applique à travailler avec une grande rigueur. Alors, il refuse de payer son amende et porte l’affaire au tribunal. Il s’entoure d’une équipe de six avocats. Dans le même temps, il crée l’association « Save Tattooing in Japan » dont le slogan se multiplie sur les comptes Instagram des tatoueurs internationaux. L’affaire est tellement médiatisée que les yeux du monde entier sont rivés sur le pays du soleil levant.

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Soutien politique

Durant l’année 2017, le tribunal doit prendre une décision. Cependant, cette seule décision conditionnera l’avenir d’environ 3000 tatoueurs. Le suspens est à son comble. Dans l’attente de la date fatidique, Taiki essaie de plaider la cause du métier et multiplie les actions avec son asso « Save Tattooing in Japan ». En 2016, il interpelle alors les politiques dont le législateur Akihiro Hatsushika. Lors de la 190e session de la Diète nationale japonaise, Akihiro pose une question clé au comité de santé : « Est-ce que le tatouage est une médecine ou un art ? » L’homme évoque le décalage entre la loi sur les médecins et la pratique du tatouage. C’est une petite avancée, car si le ministre de la Santé, Yasuhisa Shiozaki, maintient que les tatoueurs enfreignent la loi sur les médecins, car l’injection d’encre dans des couches de peau augmente inévitablement le risque d’infection et d’inflammation. Cependant, il admet également que le tatouage possède des « aspects culturels » et donc, que la question mérite une discussion plus active. L’association Save Tattoing in Japan conclut positivement : « Le ministre a également convenu qu’il est important de consulter davantage l’opinion publique, ce qui signifie en d’autres termes, qu’il va envisager la possibilité d’un système de licence en enquêtant sur la question d’un système juridique pour le tatouage. C’est une première étape importante pour notre projet. »

L’association poursuit son travail en initiant le « Ink Symposium », une conférence qui réunit des avocats et des tatoueurs pour répondre à toutes les questions juridiques et présidée par le législateur qui a défendu sa cause, Akihiro Hatsushika. Un évènement qui rencontre un succès certain. Les actions continuent. En juin 2017, les artistes tatoueurs profitent des Jeux olympiques 2020 (depuis reporté) pour faire valoir leurs droits. Le Japon souhaite attirer 40 millions de touristes, et donc autant de tatoués en visite. Les tatoueurs souhaitent pouvoir encrer les touristes en toute légalité. Le législateur Akihiro conclut : « À un moment comme celui-ci, comment le Japon pourrait-il encore insister pour que les personnes tatouées ne soient pas les bienvenues dans les bains publics ou sur les plages ? » Le Japon va devoir faire face à ses contradictions. Au-delà du seul procès de Taiki, finalement c’est le procès de toute une profession qui s’opère et tout le monde travaille d’arrache-pied pour sortir le métier de sa clandestinité.

Médecin ou Artiste ?

Deuxième coup de massue, le 27 septembre 2017, le juge du tribunal de district d’Osaka, Takaaki Nagase, confirme que le tatoueur Taiki Masuda a enfreint la loi en dessinant des tatouages ​​sur trois personnes en 2014 et 2015, car l’utilisation d’une aiguille de tatouage est une forme de travail médical. Il condamne alors le tatoueur à payer la moitié de l’amende, soit 150 000 yens. Cependant, le tribunal reconnaît ses « efforts pour préserver la santé et l’hygiène de son magasin. » Déterminé, Masuda fait une nouvelle fois appel de la décision. Il ne paiera pas « un yen ». Le tatoueur réaffirme «Je n’accepte pas cette décision. Je pratique l’art et le tatouage fait partie de la culture japonaise traditionnelle » L’équipe d’avocats conduite par Michiko Kameishi déclare alors que l’affaire sera portée devant la Cour suprême, la plus haute instance judiciaire du Japon.

C’est un sacré risque pris par les avocats et Taiki Masuda. L’avocate Michiko déclare : “Perdre l’affaire ruinerait pratiquement la communauté japonaise du tatouage, car ceux qui n’ont pas de licence de médecin seraient disqualifiés pour le faire”. Cependant, l’équipe adopte une défense bien réfléchie. Ainsi, elle remet en question la décision du tribunal d’Osaka, dont le fondement juridique a été pris avec l’avis 2001 du ministère et non, la loi sur les médecins. Et ça marche, mais rien n’est gagné. En effet, le Japan Times explique dans son article d’octobre 2020 : « N’ayant rien établi de constitutionnel n’empêchant le gouvernement de réglementer le tatouage, la Haute Cour a annulé la condamnation de Masuda pour une raison plus simple : la juridiction inférieure s’était trompée de loi. » Ainsi, Masuda a obtenu une petite victoire pour la profession, mais quand même un acte rare d’acquittement. Comme le SNAT en France, Save Tattooing in Japan devra poursuive son travail de fond sur la législation du tatouage au Japon. Mais l’avenir est résolument optimiste !

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ALEXANDRA BAY
Je suis tombée amoureuse du tatouage à l'âge de 17 ans. J'ai 42 ans et j'écris pour Tatouage Magazine.
Ecrivez-moi alexandrabay@me.com

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