Vincent Denis, à fleur de peau

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Vincent Denis tatoue au Biribi à Lyon, depuis 4 ans. C’est aussi à cette période qu’il découvre réellement les beaux-arts. Il nourrit alors son univers créatif de ses coups de cœur visuels. Passionné, Vincent Denis a besoin de vibrer au son de la musique, mais aussi au regard de l’image. Cette émotion vive qu’il ressent, il veut la concrétiser dans ses tatouages. Empreints de nostalgie, ses dessins tout en délicatesse transmettent une douce mélancolie. Portrait d’un tatoueur à fleur de peau.

Kid du hardcore

Vincent Denis se souvient de son père. Il disait que les tatoués ressemblaient à un mur de chiottes. Ça a marqué le garçon. Génération oblige, il regarde MTV et tombe sur un « Best of California Punk ». Il a alors 13 ans. Il découvre Pennywise, NOFX et Blink 182… Le son brut du punk-hardcore imprègne le gamin. En plus, ces mecs sont sacrément cool avec leurs tatouages, baggy, et ceinture à clous. Vincent se prend de passion pour le punk hardcore. Plus tard, il organise des concerts à Caen, sa ville d’origine. Avec ses amis, il fait venir des groupes américains, allemands, etc.

Par contre, je n’ai jamais pensé tatouer. J’imaginais que c’était trop difficile.

Il se rappelle : « On voyait tous ces gars de notre âge, une vingtaine d’années, ils étaient ultras lookés avec des tatouages traditionnels ou dans une veine plus graphique. Leurs tatouages étaient super beaux. Quand tu es adolescent, en quête d’identité, tu découvres la musique et ses codes. Tu as envie d’y adhérer et le tatouage en faisait partie. C’est pour cette raison que je me suis fait tatouer. Par contre, je n’ai jamais pensé tatouer. J’imaginais que c’était trop difficile. Les tatoueurs étaient impressionnants. J’étais trop réservé pour aller les voir directement. »

Vincent Denis
@Vincent Denis

Une école de cinéma et d’animation

Enfant, Vincent dessine beaucoup, mais c’est toujours la musique qu’il privilégie. Inscrit à l’Université, il abandonne très vite. Il s’ennuie sur les bancs de la fac. Il a envie de faire du graphisme. Il raconte : « J’avais l’impression que c’était une ville (Caen) tellement cool à l’époque. Et ça l’était, car il y avait plein de concerts de punk hardcore. Ça bougeait vraiment ! Je ne me voyais pas aller à Paris, car ça coûtait trop cher. Du coup, il y avait une école à Cherbourg et des amis y vivaient. C’était le meilleur compromis. Je voulais faire quelque chose d’artistique, mais pas dans un cadre scolaire classique. »

Traditionnel, il veut d’abord trouver un apprentissage. Il a trop de respect pour la profession.

Vincent s’inscrit alors dans une école de cinéma et d’animation. Grâce à l’un de ses profs, il reprend goût au dessin. Plus tard, c’est son amoureuse Alexandra qui le motive. Il réalise alors des artworks pour des groupes de musique et des affiches de concerts. Il a la vingtaine et se remet sérieusement à la création artistique. C’est encore Alexandra qui lui achète sa première machine à tatouer, mais Vincent ne veut pas se lancer. Traditionnel, il veut d’abord trouver un apprentissage. Il a trop de respect pour la profession.

Découverte du tatouage

Vincent se souvient de sa réelle découverte du tatouage : « Il y a une dizaine d’années, quand j’ai enfin eu de l’argent, j’ai commencé à m’intéresser au tatouage. À cette époque, il y avait toute cette nouvelle scène, Guy le tatoueur, Rafel Delalande, etc. Les shops AKA ouvraient. Quand j’ai découvert leur travail, ça a été un déclic. Je me suis renseigné sur le tattoo et j’ai acheté des livres. Il n’y avait que ces tatoueurs qui suscitaient mon intérêt. Je ne pensais pas à ce qui se faisait avant. Un peu comme la musique, tu commences par écouter Blink 182 et tu penses que les Clash ou les Ramones, c’est de la merde. Et 5 ans plus tard, tu comprends que t’étais juste un petit con. »

Vincent Denis
@Vincent Denis

Le Biribi Tattoo

En 2014, le Kid Nowe fonde le Biribi Tattoo à Lyon. Il propose à Vincent de rejoindre l’équipe. Mais le jeune tatoueur n’a pas eu l’apprentissage qu’il espérait. Il confie : « J’ai commencé comme un gros scratcheur. J’ai eu la chance d’avoir des potes qui n’en avaient rien à faire et sur qui j’ai pu faire des bouzilles… On me questionne souvent sur l’apprentissage. Je réponds simplement que ça permet de gagner des années de technique et d’éviter quelques crises d’angoisse. »

On ne tatouait que nos flashs, mais pas pour se la jouer “artistes”.

Le projet Biribi Tattoo se concrétise très vite. Le Kid trouve un shop et les tatoueurs ouvrent quelques mois après. Une source d’angoisse terrible pour Vincent. En effet, il ne se sent pas légitime dans le milieu. Il livre alors : « Il n’y avait que Paolo Bosson et Tony qui avaient fait de vrais apprentissages. J’avais vraiment peur. Je pensais qu’on allait se faire casser des vitres. C’est pour ça qu’on a ouvert notre salon à l’écart. On ne tatouait que nos flashs, mais pas pour se la jouer “artistes”. Si un client me disait je voudrais des aplats de noir. Je lui conseillais d’aller voir Igor de chez Tattoo Station, qui est un boss. »

Vincent Denis
@Vincent Denis

Un investissement sans failles

Si Vincent a la trouille, il va s’investir à fond dans le tatouage. Il a soif d’apprendre et l’humilité de se remettre en question. Entouré de bons tatoueurs, il veut être à la hauteur. Il se remémore : « Le premier jour que j’ai vu Paolo Bosson tracer une ligne, ça m’a rappelé la fois où je pensais à peu près savoir dessiner… Mon prof de cinéma d’animation a fait un p’tit croquis, soi-disant, sur un tableau au Velleda… Je me suis dit OK, tu as tout à apprendre. Du coup, ça m’a tiré vers le haut ».

Certes, Vincent Denis n’a pas eu d’apprentissage, mais il sacrifie son quotidien pour s’investir à fond. Lorsqu’il commence au Biribi, il est toujours employé chez Ubisoft. En plus, il vient de devenir père et ça lui met une pression supplémentaire. Il évoque : « Il y a un an et demi, je bossais encore chez Ubisoft. Quand tout le monde faisait sa pause déjeuner, je dessinais mes planches de flashs. Je préparais mes dessins du week-end. Je rentrais le soir et je m’occupais de ma fille. Puis, de 21 h à minuit, je dessinais encore. Je fonctionnais comme ça pendant 4 jours et les 3 jours suivants, je tatouais au Biribi. Pendant 4 ans, je n’ai pas eu de temps mort. C’était épuisant. Je pense avoir été respectueux du milieu et avoir bien fait les choses. Mais je sais que la route est longue. »

Il trouve aussi l’art folk ou le travail naïf d’Henri Rousseau intéressants. C’est un mélange d’influences qu’il essaie de reprendre dans son tatouage.

Les grand classiques

Dans le même temps, Vincent enrichit ses connaissances en arts visuels. Ce qu’il confie : « Quand j’ai commencé à acheter des bouquins d’art, j’ai élargi ma vision. Pour moi les beaux-arts, c’était un truc de bourgeois. Ça ne m’intéressait pas du tout. » Vincent découvre que certains artistes étaient de vrais punks, à leur manière. Il mentionne Félix Vallotton dont il admire le travail. Il aime ses tonalités de couleurs.

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@Vincent Denis
Il raconte au sujet de l’artiste : « Il faisait partie d’un courant de peintres qui m’influence beaucoup, les nabis. Fin du 19e, début du 20e, ils ont découvert les arts naïfs, primitifs et l’art japonais. Tout en respectant les traditions, ils ont bousillé les codes pour créer des œuvres extrêmement novatrices. » Il trouve aussi l’art folk ou le travail naïf d’Henri Rousseau intéressants. C’est un mélange d’influences qu’il essaie de reprendre dans son tatouage.

De Vincent All cats are grey à Vincent Denis

À ses débuts, les motifs de Vincent « All cats are grey » sont minimalistes et noirs. Il tire ses influences de sa première passion, la musique. Cependant, ce style devient rapidement à la mode. Vincent déplore : « Au départ, mes motifs voulaient dire quelque chose, car c’était en rapport avec des artworks de groupes issus d’une scène que j’affectionnais. Puis, le design façon hardcore des années 80 a été récupéré par des gens qui n’y connaissaient rien en musique. J’ai eu l’impression de devenir moi-même une sorte de cliché. Je me suis remis en question, comme tous les 6 mois. Je me suis demandé “Où veux-tu aller ?”

…ses coups de cœur pour certains artistes comme Félix Vallotton vont l’aider à nourrir de nouvelles influences.

Réflexion artistique

Vincent sent bien qu’il doit affiner son tatouage. Son dessin doit être plus poussé et travaillé. Il va utiliser ce qu’il ressent avec la musique pour le transposer en tatouage. Et ses coups de cœur pour certains artistes comme Félix Vallotton vont l’aider à nourrir de nouvelles influences. Il raconte : “Quand je me retrouve face à la toile d’un peintre impressionniste, la poésie qui s’en dégage me fait ressentir quelque chose d’hyper fort et je pourrais me perdre dans la toile. J’en reviens à la musique. Si tu regardes cette toile tout en écoutant la musique d’un groupe que tu aimes, tu décroches du réel. Et c’est vraiment ce vers quoi j’aimerais tendre en tatouage. C’est difficile de le décrire, mais c’est ce que je recherche.”

@Vincent Denis

Plus de technicité et de créativité

Vincent Denis est un perfectionniste sans compromis. Il construit pour toujours mieux déconstruire ses dessins. À partir d’une feuille blanche, il va créer 3 planches différentes pour en aboutir à une seule. Les autres sont déjà à la poubelle. Le tatoueur motive sa conception d’un dur labeur  : “Tous les tatoueurs que j’estime sont des bosseurs. Je ne veux pas stagner. Comme un groupe de musique qui enregistre 3 fois le même album : au final plus personne n’en a plus rien à foutre. Ou alors un autre qui va changer de style musical, du jour au lendemain, simplement pour suivre la mode. Ce que j’adore, c’est les groupes qui vont évoluer sur plusieurs albums. Tu sens que c’est fait avec le cœur et les tripes. Tu te reconnais dans leur sensibilité. Tu sens cette passion.”

Désormais, le tatoueur est heureux, car il sent que son travail porte ses fruits.

Compositions simples et lisibles

Vincent Denis veut être toujours plus technique tout en conservant un dessin sophistiqué. Il ajoute : “Un tatouage doit être beau de près, mais aussi de loin. La force de beaucoup de tatoueurs c’est de rendre une composition fioriturée, hyper lisible. Ce que j’ai aussi appris d’important est que le corps est la base du tatouage, avant j’allais prendre mon flash et le poser sur la peau. Maintenant que je fais beaucoup plus de commandes, je prends mes feutres et je dessine directement sur le corps de la personne. Ensuite, je reprends le tout une fois le motif transféré sur papier. Au moins j’ai un tatouage qui est vraiment ajusté au corps.”

Désormais, le tatoueur est heureux, car il sent que son travail porte ses fruits. Des clients viennent au Biribi pour se faire encrer ses tatouages. Il apprécie de partager un moment avec des personnes qui ont la même sensibilité. C’est une notion importante pour lui. Et Vincent est encore plus heureux quand les clients reconnaissent ses inspirations.

facebook.com/ohyesallcatsaregrey/

instagram.com/vincent___denis/

Portrait paru dans le hors série hiver 2018 de Tatouage Magazine

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