Histoire du tatouage

Tatouer comme à la préhistoire

Alexandra Bay

Tatouer comme à la préhistoire, c’est l’incroyable projet d’archéologie expérimentale initiée par l’archéologue américain Aaron Deter-Wolf en lien avec les tatoueurs Danny Riday de Nouvelle-Zélande et Maya Sialuk Jacobsen du Danemark. L’équipe a même reçu une bourse de l’EXARC ! Suivez l’expérience sur Instagram  @archaeologyink

Texte/Interview d’Aaron Deter-Wolf par Alexandra Bay

Alexandra Bay : Bonjour Aaron. Pouvez-vous décrire votre carrière d’archéologue et votre lien avec le tatouage ?

Aaron Deter-Wolf : Bonjour Alex – merci de m’avoir contacté. Je suis archéologue professionnel et je travaille dans le sud-est des États-Unis depuis 2001. Avant cela, j’ai fait des études supérieures en archéologie au cours desquelles je me suis penché sur l’archéologie des sites de la culture Maya ancienne au Guatemala. Depuis 2007, je suis en charge de l’archéologie préhistorique au sein de la division de l’archéologie de l’État du Tennessee. Je suis donc responsable de la gestion, de la protection et de l’interprétation des quelque 20 000 sites amérindiens anciens répertoriés à travers l’État.

Depuis la fin du XIXe siècle, les archéologues ont suggéré que de nombreux objets tranchants – os, aiguilles, lames de pierre, alènes en métal, etc. – auraient pu servir pour réaliser des tatouages.

Aaron Deter-Wolf

J’ai commencé à m’intéresser à l’archéologie du tatouage pendant mes études supérieures, à peu près au moment où j’ai eu mes premiers tatouages. J’ai commencé à lire davantage sur l’histoire de cette pratique et j’ai réalisé qu’il y avait très peu d’identifications archéologiques claires d’artefacts de tatouage. Depuis la fin du XIXe siècle, les archéologues ont suggéré que de nombreux objets tranchants – os, aiguilles, lames de pierre, alènes en métal, etc. – auraient pu servir pour réaliser des tatouages. Mais, pour la plupart, ces suggestions ne reposaient pas sur des données scientifiques. Elles étaient plutôt fondées sur l’intuition de chercheurs qui ne comprenaient pas le tatouage et qui, pour la plupart, n’étaient pas eux-mêmes tatoués. 

Tattoos – Pazyryk Barrow 2, ca. 300 BCE @archaeologyink

Des années plus tard, j’ai commencé à approfondir cette question et à travailler à l’élaboration de méthodes que les archéologues peuvent utiliser pour procéder à des identifications responsables et bien étayées d’artefacts reliés au tatouage. Ce travail de recherche m’a mené à publier plusieurs livres et articles. Si vos lecteurs sont intéressés, ils peuvent en trouver certains en ligne ici : https://tdoa.academia.edu/AaronDeterWolf. Il y a quelques années, avec l’aide de mon bon ami et collègue québecois Benoît Robitaille, j’ai créé le compte Instagram @archaeologyink afin de rejoindre le grand public et faire rayonner au-delà des cercles académiques certaines des connaissances que nous avions acquises.

En re-créant et en testant ces outils, nous pouvons comparer les résultats avec les preuves microscopiques sur les pointes des artefacts archéologiques. 

Aaron Deter-Wolf
A.B. : Pouvez-vous me parler de votre découverte du plus ancien outil de tatouage ?  

A.D.W : J’ai eu la chance de faire partie d’équipes de recherche qui ont identifié les deux plus anciens outils de tatouage d’Amérique du Nord : Un outil en formé d’épines de cactus emmanchées provenant de l’état de l’Utah et daté d’environ l’an 100 de notre ère.(https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2352409X18307508), et des os de dindon sauvage aiguisés provenant du Tennessee et datés d’entre 1600 à 3500 avant notre ère (https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S2352409X21002145).

Il n’y avait pas une seule technique originale – du moins pas que nous puissions identifier pour le moment ! Dans de nombreuses régions, les tatouages étaient réalisés en handpoke avec des aiguilles, tandis que dans d’autres, ils étaient réalisés à l’aide de lames.

Aaron Deter-Wolf

Dans chaque cas, nous avons pu analyser les outils à l’aide d’une combinaison d’indices historiques, d’études au microscope et d’analyses élémentaires. L’élément de preuve le plus important s’est révélé au microscope : lorsqu’un outil est utilisé pour tatouer, le procédé laisse des traces uniques de polissage et d’usure sur la pointe. En re-créant et en testant ces outils, nous pouvons comparer les résultats avec les preuves microscopiques sur les pointes des artefacts archéologiques. 

Le plus ancien outil de tatouage fabriqué avec des épines de cactus @archaeologyink
A.B. : Comment les hommes préhistoriques se tatouaient-ils ?

A.D.W : Une notion circule dans la conscience populaire selon laquelle tous les tatouages anciens étaient réalisés à la main, alors que cette technique est en fait propre aux habitants des îles du Pacifique et du sud-est asiatique insulaire à quelques rares exceptions près. Bien sûr, le tatouage ancien était pratiqué de différentes manières dans différents endroits. Il n’y avait pas une seule technique originale – du moins pas que nous puissions identifier pour le moment ! Dans de nombreuses régions, les tatouages étaient réalisés en handpoke avec des aiguilles, tandis que dans d’autres, ils étaient réalisés à l’aide de lames.

Des tatouages préservés ont été retrouvés sur des sites archéologiques à travers le monde. Il nous est impossible de dire exactement combien de momies tatouées ont été mises au jour, car la plupart n’ont pas été décrites individuellement.

Aaron Deter-Wolf

En Arctique, certains tatouages étaient réalisés en poussant ou en tirant des alènes ou des tendons infusés d’encre entre deux trous dans la peau. Dans certains endroits, plus d’une de ces techniques était utilisée. Il existait également de nombreux types d’outils, selon la culture et l’environnement. Certains étaient faits d’os ou de coquillages, d’autres d’épines d’arbres ou de cactus, et d’autres encore de pierre ou d’obsidienne. Mon collègue Ben a présenté en français un excellent travail sur ces différents styles de tatouage en que vous pouvez trouver en ligne : « L’analyse comparative à l’échelle mondiale des instruments de tatouage traditionnels : découvertes, pistes et problèmes. » 

Tests de matériaux pour tatouer @archaeologyink
A.B. : Quelles momies tatouées sont connues à l’heure actuelle ? 

A.D.W : Des tatouages préservés ont été retrouvés sur des sites archéologiques à travers le monde. Il nous est impossible de dire exactement combien de momies tatouées ont été mises au jour, car la plupart n’ont pas été décrites individuellement. Le groupe le plus important dont nous ayons connaissance à ce jour provient de cultures qui vivaient le long de la côte Pacifique de l’Amérique du Sud, notamment les Chimu, les Moche, les Chancay et d’autres. Pour la plupart, nous ne savons pas comment les momies trouvées jusqu’à présent dans les Andes ou ailleurs étaient en fait tatouées. Parfois, nous pouvons tirer certaines conclusions sur la base de pratiques historiques plus récentes, mais la plupart du temps, les techniques précises employées demeurent un mystère. 

Tashtyk mummy, 200-400 CE @archaeologyink
A.B. : Est-ce cette découverte qui a motivé votre projet d’archéologie expérimentale ?  

A.D.W : Le projet d’archéologie expérimentale est né de conversations entre moi et Danny Riday (IG @totemic_tattoo), tatoueur à Hamilton, en Nouvelle-Zélande. J’avais déjà réalisé des travaux d’archéologie expérimentale en fabriquant et en testant des outils de tatouage en os, tandis que Danny avait utilisé des méthodes traditionnelles dans son travail professionnel, et nous étions tous deux intéressés par la question de savoir par quelle méthode des tatouages anciens spécifiques avaient été produits. Nous avons réalisé que, bien que de nombreux tatoueurs modernes aient utilisé et expérimenté avec des outils et des méthodes pré-électriques, aucun de ces efforts n’avait été documenté scientifiquement.

De plus, nous avons eu la chance incroyable de pouvoir collaborer sur ce projet avec la tatoueuse et chercheuse Maya Sialuk Jacobsen de Svendborg, au Danemark (IG @maya_sialuk).

Aaron Deter-Wolf

Nous nous sommes demandé s’il était possible de réaliser une étude contrôlée pour comparer l’aspect des tatouages créés avec différentes méthodes pré-électriques sur le corps. À terme, nous espérons comparer les résultats avec les tatouages conservés sur les momies. De plus, nous avons eu la chance incroyable de pouvoir collaborer sur ce projet avec la tatoueuse et chercheuse Maya Sialuk Jacobsen de Svendborg, au Danemark (IG @maya_sialuk). Maya a une connaissance approfondie du tatouage inuit, notamment des momies tatouées de Qilakitsoq. Elle nous a donné des conseils importants pour fabriquer des aiguilles en os d’oiseau pour l’expérience, ainsi que des conseils pour reconnaître et honorer les perspectives autochtones. 

Tatouer comme à la préhistoire @archaeologyink
A.B. : Vous et votre équipe avez reçu une bourse d’archéologie expérimentale de l’@exarc. Était-ce prévu ? 

A.D.W : Aucun membre de notre équipe ne travaille dans une université, et nous n’avons donc pas accès à beaucoup de subventions ou de financements extérieurs pour nos recherches. Nous avions résolu de réaliser l’étude sans financement, mais nous avons décidé de postuler pour la bourse d’archéologie expérimentale de l’EXARC dans l’espoir de compenser nos coûts en matière de technologie et de matériel. Nous avons été très heureux d’être inclus parmi les trois projets sélectionnés pour le prix cette année ! 

Outil à tatouer avec épine de cactus @totemic_tattoo – @archaeologyink
A.B. : Comment ont-ils fabriqué les outils pour l’expérience ? 

A.D.W : Danny a fabriqué les outils de tatouage pour notre expérience en utilisant des matériaux provenant de sources éthiques, notamment des os d’oiseaux et de cerfs, du cuivre et de l’obsidienne. Puis, au mois d’août, avec l’aide du tatoueur Moko Smith, Danny a tatoué sa propre jambe avec huit motifs identiques, chacun créé à l’aide d’un outil ou d’une technique distincte : ponctionné à la main avec une alène en os, de l’obsidienne et une pointe en cuivre, incisé avec de l’obsidienne puis frotté au pigment,  »handtap » avec une seule pointe en os et avec un peigne en os, « cousu » à l’aide d’une aiguille en os d’oiseau et de fil, et ponctionné à la main avec une aiguille à tatouer moderne. Le pigment a été fabriqué à l’aide de suie que Danny a recueillie en brûlant de la résine d’arbre.

Il a également utilisé de l’encre de tatouage noire moderne à un seul endroit afin que nous puissions comparer entre eux ces pigments. Danny s’applique maintenant à documenter les tatouages résultants à l’aide d’un microscope au cours des différentes phases de guérison, ce qui nous permet de voir de très près les différences entre les techniques ! 

On a longtemps prétendu que les tatouages d’Otzi l’homme des glaces, vieux de 5 300 ans, avaient été réalisés selon la technique de l’incision frottée. Nos premières découvertes soulèvent quelques questions à ce sujet ! 

Aaron Deter-Wolf
A.B. : Vos premiers résultats peuvent-ils être comparés à des tatouages trouvés sur des momies ? 

A.D.W : Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives, mais nous avons remarqué des tendances intéressantes dans la façon dont les tatouages d’obsidienne coupés et frottés guérissent. On a longtemps prétendu que les tatouages d’Otzi l’homme des glaces, vieux de 5 300 ans, avaient été réalisés selon la technique de l’incision frottée. Nos premières découvertes soulèvent quelques questions à ce sujet ! 

A.B. : Combien de temps votre projet prendra-t-il pour aboutir à des conclusions ? 

A.D.W : Nous continuerons à documenter les tatouages pendant six mois au total, puis nous comparerons les données recueillies et rédigerons nos conclusions. Nous avons partagé le projet sur Instagram, et nous allons également rédiger un article pour le blog d’EXARC. À terme, nous prévoyons de publier un rapport dans la revue en ligne d’EXARC (https://exarc.net/journal) et d’inclure les données dans plusieurs autres publications en cours de rédaction. 

Instagram : https://www.instagram.com/archaeologyink/

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