Les Mentawaï : survivance des traditions

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Les Mentawaï : survivance des traditions

La tribu des Mentawaï a subi le colonialisme, puis l’ère de l’industrialisation. Actuellement, ils souffrent de la déforestation qui menace leur habitat. Si le dictateur Suharto a tenté d’éradiquer leurs traditions, c’est en vain. Depuis le début du 21e siècle, les jeunes générations se réapproprient les us et coutumes de leur tribu. L’ethno tourisme permet aux Mentawaï de vivre en autarcie. Cependant, l’affluence importante des badauds les oblige à agir en « bons sauvages ». Les spécialistes craignent que cette folklorisation fige la tribu dans une culture sans âme. Histoire d’une tribu de survivants.

La colonisation néerlandaise

À la fin du 19e siècle, les Mentawaï subissent les premières persécutions d’un peuple dit « civilisé » : les Néerlandais. En effet, les missionnaires jettent l’ancre dans l’archipel, au large de Sumatra. Ils s’installent sur les plages et contraignent nos chasseurs-cueilleurs à se retrancher dans la forêt. Ils leur interdisent de pratiquer le tatouage, considéré comme une coutume de sauvage. Seule l’île de Siberut est un temps préservée, car nos colons amarrent d’abord sur les îles de Pagai et de Sipora. En juillet 1864, ces îles font désormais partie de l’Inde Néerlandaise et le premier mentawai est converti au protestantisme en 1915.

Trente ans plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, c’est la proclamation de l’indépendance de l’Indonésie. Si la population veut se libérer des colonisateurs, elle devra se battre pour obtenir la liberté. La « Revolusi » — guerre d’indépendance indonésienne — va durer 4 longues années. Le pays est enfin reconnu libre par les Pays-Bas en 1949.

Mentawaï

Acculturation d’un peuple dit « primitif »

Mais c’est le début des ennuis pour les Mentawaï. Le Gouvernement met en œuvre « une politique d’unification » des peuples en Indonésie. Un décret de 1954 interdit alors les religions indigènes. C’est avec une violence inouïe que le Gouvernement démolit l’identité culturelle des Mentawaï. L’Arat Sabulungan est désormais interdit. Les hommes fleurs ne peuvent plus pratiquer le sikerei (le chamanisme) et le tatouage sacré. Ils n’ont plus le droit de laisser pousser leurs cheveux ou de tailler leurs dents. Et les récalcitrants sont sévèrement punis.

L’anthropologue Franck Michel raconte dans un entretien pour RFI : « Depuis l’indépendance de l’Indonésie en 1945, c’est un peuple qui a beaucoup souffert, des pans entiers de la culture Mentawaï ont été interdits. À partir de 1965, sous la dictature de Suharto, des clans ont été divisés, des familles déplacées de la forêt vers la ville, des maisons traditionnelles brûlées et les tatouages sacrés interdits. »

Sous la dictature de Suharto

Sous la dictature de Suharto (1965-1998), le processus d’acculturation s’accélère. L’ethnologue et spécialiste Olivier Lelièvre explique à RFI : « Pour anéantir leur culture traditionnelle et par peur des indépendances, le régime interdisait l’accès aux villages Mentawaï. Il a tout tenté pour les formater sur le modèle indonésien ». En 1971, Suharto lance une politique pour le développement du bien-être des communautés isolées. Bien sûr, c’est un prétexte habile et hypocrite pour soumettre la tribu des Mentawaï.

Le Gouvernement voit les Mentawaï comme des primitifs animistes et arriérés. Suharto impose alors aux tribus le « panchasila », les cinq principes fondateurs de sa dictature : dieu unique, justice sociale, nationalisme et démocratie. Le dictateur leur laisse seulement quelques mois pour choisir entre l’islam et le christianisme. C’est encore une décision violente qui remet en question toute une culture ancestrale. De nombreux Mentawaï abandonnent leurs croyances pour le protestantisme, car ils ne veulent pas renoncer au porc. En effet, la tribu vit de l’élevage et de la consommation de l’animal, qui est sacrifié lors des cérémonies traditionnelles.

Les villages Gouvernementaux

Pour achever son ethnocide, Suharto oblige les Mentawaï à quitter leurs Umas (maison communautaire) pour les villages gouvernementaux. Interviewé par le site asialyst, Aman Jepri se souvient des récits de son grand-père sikerei  : « À cette époque, les officiers de police sont venus à l’intérieur de la forêt pour arrêter les Sikereis dans le but de les déporter à Muara Siberut, la ville côtière de Siberut. Son pagne fut alors brûlé. »

Tandis que Siboirot — interviewée par le Jakarta Post – se remémore : « Je suis l’aînée de quatre frères et sœurs. Ma plus jeune sœur a été arrêtée par la police alors qu’elle se faisait tatouer le menton et a été emmenée à Sikakap, où elle a été emprisonnée pendant un an. Je me suis échappé en fuyant dans les bois ».

L’ère du tourisme, la chute de Suharto

Le règne du dictateur va durer plus de 30 ans et les traditions des Mentawaï vont tomber un temps dans l’oubli. C’est grâce à l’intervention de Charles Lindsay que la tribu se réapproprie ses traditions. Le Jakarta Post raconte que le photographe, ethnographe et naturaliste, rencontre le Gouverneur de Sumatra en 1984. Passionné par les us et coutumes de la tribu, Charles exprime alors sa protestation face à l’interdiction de la culture Mentawaï. Conscient des enjeux, le Gouverneur les autorise, avec une lettre officielle, à pratiquer de nouveau l’Arat Sabulungan.

Cet évènement va favoriser le débarquement de nombreux touristes dans les années 90  : scientifiques, photographes et touristes lambdas. L’ethnologue Olivier Lelièvre compare l’ethno tourisme au mythe du « bon sauvage » de Rousseau. Le mythe du bon sauvage (ou du « noble sauvage ») est l’idéalisation de l’homme à l’état de nature. Les nouveaux touristes qui affluent fantasment sur un retour aux sources, aux origines. Le Gouvernement local, lui, voit dans cette opportunité une nouvelle affaire lucrative.

Ainsi, l’anthropologue Franck Michel déplore dans ses écrits « Pas dupe pour un sou, le gouvernement local y voit également son intérêt. Certes, les maisons claniques (uma) sont reconstruites, les chamans (sikerei) retrouvent en partie leur place dans l’organisation sociale, les grandes cérémonies (tel le puliajiat, un important rite collectif de purification) sont tolérées, la discrimination à l’égard des autochtones diminue légèrement… »

En 1998, le dictateur Suharto est contraint de démissionner du Gouvernement. À la suite de cet évènement, plus d’un millier d’hommes et de femmes se réinstallent dans les uma, au cœur de la forêt. Grâce aux anciens, les Mentawaï se reconnectent aux esprits de la forêt.

Renaissance d’une tribu

Malgré les circonstances, les anciennes et les nouvelles générations ont pu se réapproprier les usages d’un passé révolu. C’est la renaissance des traditions animistes. Franck Michel dit joliment : « En pays Mentawaï, tout a une âme, mais aussi une personnalité, et il convient de veiller à la bonne harmonie des choses qui soutiennent le monde… » Et le chaman est là pour veiller à ce bon équilibre.

Entre 5 à 10 familles vivent dans une uma (maison communautaire) et chaque clan possède son chaman. Leur rôle est de combattre les mauvais esprits et de revitaliser la tribu. RFI a interviewé Adam Godaï, un jeune chaman de 25 ans. Il termine son initiation. Adam porte un pagne (kabit) en écorce de couleur rouge. C’est la couleur des chamans en apprentissage. Lorsqu’il deviendra enfin sikerei, il portera un kabit blanc, en plus du rouge. Le jeune homme laisse pousser ses cheveux, car ils renforcent les pouvoirs magiques du sikerei.

Adam révèle ainsi à RFI : « Pour devenir chaman, la route est longue. Un apprenti doit apprendre les chants sikerei, maîtriser les principales recettes de guérison, respecter les nombreux tabous qui entourent les cérémonies, comme l’interdiction de manger des bananes ou de toucher sa femme pendant plusieurs jours. »  Pour devenir un vrai sikerei, il faut aller au bout de l’initiation et ça représente un certain coût, notamment les tatouages.

Lars Krutak, anthropologue explique que le tatouage est au sommet de ce qui définit l’identité Mentawaï. Un corps entièrement tatoué reviendra à : 1 cochon de taille moyenne, 1 arbre durian, 4 palmiers sagou, 1 cocotier et 1 panier de poulet avec plusieurs poussins. Mais si vous voulez devenir un vrai Mentawaï homme ou femme et un vrai chaman, vous devez être tatoué(e).

Mentawaï

Le tatouage ou Titi

« […] la séduction de l’âme est pour les Mentawaï ce qu’il y a de plus précieux. […] » Franck Michel

En 2018, selon le Jakarta Post, seules 1 à 4 personnes tatouées ont plus de 80 ans sur les îles de Siberut, de Pagai Nord et Sud, et de Sipora. L’île de Sibarut reste le berceau de la culture Mentawaï avec plus de 100 tatoués pour 9000 habitants de la région Pagai-Sud. Siboirot Tubu Sakeru, âgée de 87 ans, est la dernière tatoueuse du sud de Pagai. Elle déclare : « La plupart des garçons et des filles de plus de dix ans avaient le corps tatoué pour des raisons de tradition. Selon les valeurs répandues, ceux qui ne portaient pas de tatouage n’appartenaient pas à la communauté Mentawaï ».

Le tatouage est lié aux croyances animistes des hommes fleurs. Tout objet est animé et possède une âme (kina). Le sipaniti — l’homme qui fabrique des aiguilles — tatoue et décore les peaux. En effet, le corps doit plaire à la kina et l’empêcher de s’échapper. L’anthropologue Lars Krutak précise sur son blog : « Les individus, hommes ou femmes, qui négligent leur corps en ne préservant pas leur beauté avec des perles, des fleurs, des dents pointues et surtout des tatouages, cesseront d’attirer leur âme. » Et c’est le risque de mourir.

Les tatouages ​​Mentawaï sont généralement de longues lignes en boucle sur les épaules et la poitrine. Des motifs plus élaborés parcourent les pieds et les mains. Les lignes représentent souvent leur lien ténu avec la nature.

Lars Krutak décrit : « […] aujourd’hui, dans certaines régions de Siberut, les tatouages ​​complexes du corps des Mentawaï sont censés représenter l’arbre de vie ou le sagouier : les rayures sur le haut des cuisses représentent les veines et le tronc du sagou, de longues lignes en pointillés le long des bras symbolisent les frondes épineuses de ses branches, les motifs sur les mains et les chevilles peuvent refléter l’écorce ou les racines et les lignes courbes sur la poitrine représentent la fleur de sagou. »

Mentawaï

Une déforestation inquiétante

Les Mentawaï gardent un lien spirituel fort avec la forêt, tandis que nous avons évolué en opposition avec la nature. Entre la déforestation et l’ethno tourisme invasif, les Mentawaï sont inquiets, à juste titre, pour leur avenir. Ainsi, RFI écrit que ce sont parfois six groupes de 25 personnes environ, qui débarquent 2 fois par semaine à Sibérut. À l’échelle de la population locale, c’est démesuré. De plus, leur habitat naturel se détériore très rapidement. Si la forêt indonésienne est l’une des plus grandes forêts équatoriales. Elle subit actuellement la déforestation la plus rapide à l’échelle internationale.

L’ONG Global Forest Watch a relevé des chiffres particulièrement inquiétants. Chaque année, 1,4 million d’hectares de forêt disparaissent et entrainent l’appauvrissement d’une biodiversité nécessaire à la survie des Mentawaï. De plus, l’ONG note que la moitié des surfaces forestières de l’archipel a été donnée en licence d’exploitation à des compagnies forestières. Elles déforestent puis plantent des palmiers à huile modifiant ainsi tout un écosystème. Ces terres finissent arides et incultivables.

Cependant, il reste un espoir. En effet, la Cour Constitutionnelle a pris un arrêté en 2012 en faveur des tribus indonésiennes. Le texte précise que les forêts n’appartiennent plus à l’État et doivent être restituées aux différentes tribus. C’est pour en débattre que l’Alliance des Communautés indigènes en Indonésie (Aliansi Masyarakat Adat Nusantara – AMAN) s’est réunie en mars 2017. Malgré tout, à l’heure actuelle, sur 84 millions d’hectares, seuls 13 122 hectares des terres ont été restitués à 8 communautés. Ce n’est pas fini, car le peuple Mentawaï a décidé de se battre. La résistance est en marche.

« Pour les habitants autochtones de Siberut, chamans (ou sikerei) en tête, nul ne doute qu’il faille tout mettre en œuvre pour protéger toutes les créations et créatures de la nature, sources de la vie et des bienfaits qui vont avec, mais ils se demandent dorénavant si les prochains inscrits sur la liste des populations menacées ne sont pas eux, tout simplement… et dramatiquement. » Franck Michel

Paru dans Tatouage Magazine 126 // Photos Adam Koziol

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