L’histoire du tatouage en Espagne 1

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Une histoire du tatouage en Espagne ?

En Espagne, le tatouage fait son apparition dans les textes médiévaux. C’est, au choix, un signe religieux, nobiliaire ou d’hérésie. Au 15e siècle, durant la conquête de la nouvelle Espagne, Bernal Del Castillo choisit le mot « taraceo » pour décrire les tatouages des natifs « mexicains ». Au début du 20e siècle, il devient une marque carcérale. Inspiré par A. Lacassagne, Rafael Salillas mène une étude sur le tatouage dans les prisons de la péninsule ibérique. Il publie « El tatuage ».

En Espagne, le tatouage est alors réservé aux marins et aux militaires. En 1980, il prend des couleurs avec la movida madrileña. Après une longue période franquiste, le tatouage se transforme en liberté d’être « soi ». Durant la même année, Mao et Cathy ouvrent un atelier de tatouage dans leur maison d’Ibiza, à Santa Eulalia del Río. C’est la première boutique officielle connue en Espagne.

Le mot « tatuaje » est reconnu en 1914 par la « Real Academia Española ».

Étymologie du mot « tatuaje »

L’actuel « tatuaje » n’est pas le premier mot utilisé pour parler du « tatouage » dans les écrits espagnols. L’anthropologue madrilène Víctor J. Monserrat cite le conquistador Bernal Díaz del Castillo (1492-1584). Dans « Historia verdadera de la Nueva España », Bernal décrit les tatouages observés sur les natifs mexicains. Il utilise le mot « se taraceaban » la piel, « ils ont incrusté la peau ». Víctor conclut en expliquant que « le verbe taracear peut se traduire par embellir avec une incrustation, terme avec lequel l’acte d’accomplir un tatouage ou un taraceo a été fréquemment identifié » dans les anciens écrits. C’est une comparaison poétique pour une pratique considérée comme hérétique.

Víctor J. Monserrat précise que le mot castillan « tatuaje » découle du mot français « tatouage ». En 1908, le criminaliste Rafael Sallilas publie une étude sur le tatouage carcéral. En procédant à des recherches sur les écrits du Madrilène, j’ai découvert que son manuscrit est intitulé « El Tatuage », avec un « g ». On ressent clairement l’influence française sur l’étymologie du mot actuel « tatuaje ». Il est dommage que la réédition papier de son étude n’ait pas conservé le titre original. Le mot « tatuaje » est reconnu en 1914 par la « Real Academia Española ». Il est définitivement intégré dans le dictionnaire de la langue espagnole.

Le code du Siete Partidas réserve la marque à l’usage des chevaliers. C’est un privilège castillan nobiliaire.

Siete Perditas
Siete Perditas

Siete Partidas, code législatif du XIIIe siècle

Le tatouage fait son apparition dans le « Siete Partidas ». De 1252 à 1284, Alphonse X est roi de Castille et de Léon. On l’appelle aussi Alphonse le sage. L’homme est un érudit. Il rédige un corpus législatif pour uniformiser la loi au sein de ses royaumes. Il écrit le codex « Siete Partidas » entre 1256 et 1265. Ce document servira longtemps de référence en Castille, en Espagne et en Amérique hispanique. Víctor J. Monserrat relève la citation suivante (Ley XXI, tit. XXI, Partida II) : « los señalaban en los brazos diestros con fierros calientes de señal, que ninguno otro ome lo avia de traer si non ellos » qu’on pourrait traduire par « Ils indiquaient un signe sur le bras droit avec les fers chauds, que nul autre homme ne porterait sinon eux. » Le code du Siete Partidas réserve la marque à l’usage des chevaliers. C’est un privilège castillan nobiliaire.

Attribut noble

Rafael Salillas explique alors : « […] le “tatuage” en Europe était un attribut noble distinctif et en même temps le signe d’identification d’une classe privilégiée ». Ce signe permettait de retrouver le chevalier dans un registre. On pouvait obtenir son nom, l’origine de sa lignée ainsi que son lieu de naissance. « Las Partidas » définit la responsabilité pénale des chevaliers. Le tatouage nobiliaire les oblige à respecter leur serment, un genre de « code de bonne conduite ».

En Espagne médiévale, Víctor J. Monserrat explique que le tatouage est pratiqué par les condamnés ou les chevaliers de la Siete Partidas. En effet, la religion interdit cette pratique : « […] le christianisme officiel l’a aboli et l’a interdit (27 Canon de Bâle) pour le considérer comme satanique. […] Dans le Lévitique (chapitre 19 : 28), il est écrit “Tu ne feras pas d’incisions dans la chair pour les morts ; vous ne ferez pas non plus de figures ou de marques (tatouages). Moi, Iahveh. ‘Si l’homme a été créé à l’image de Dieu, ce serait un péché de modifier cette œuvre’. […] »

Rafel Salillas lie les deux pratiques de la peinture des Guanches et du tatouage.

GUANCHES-BD sur les guanches par Juan Carlos Mora – Ediciones Idea

Les Guanches

En 1402, pour le roi de Castille, Jean de Béthencourt part à la conquête de l’archipel des îles Canaries. Le navigateur rédige un journal sur la culture des Guanches. Il serait intéressant de savoir s’il évoque les peintures corporelles des autochtones. Les Guanches sont issus de diverses vagues migratoires de l’Afrique du Nord. C’est une tribu très ancienne. Ils peuplent les îles Canaries en 3000, avant Jésus Christ. Plusieurs chercheurs confirment que les Guanches pratiquent déjà la peinture corporelle. Joseph Déchelette partage cette découverte dans son livre « La Peinture corporelle et le tatouage » en 1907 :

« On sait que l’on a recueilli dans les îles Canaries, dans les grottes néolithiques et énéolithiques de la Ligurie et dans les fonds de cabanes des environs de Reggio d’Emilie, des timbres-matrices en terre cuite, gravés en creux, qui ont dû service à l’application des couleurs sur la peau. Ce genre d’instrument est désigné sous le nom de pintadera, mot espagnol que les anciens Indiens du Mexique, du Vénézuéla, de la Colombie, etc. ont appliqué à des objets similaires de même destination. »

Pintaderas

Rafel Salillas évoque également la technique des Guanches dans « El tatuage »  : « Parmi ces éléments, celui qui nous intéresse le plus est celui des matières colorantes, pouvant affirmer que l’homme, avant qu’il ne soit tatoué, s’est peint lui-même, car il est évident que les deux manières de tatouer et de peindre coexistent. […] Les Guanches ont été peints et sont entrés dans cette procédure avec une grande perfection, comme en témoignent les collections de timbres ou de pintaderas qui permettent de regarder la peau sous certaines formes géométriques, ce qui en fait une parure semblable au tatouage que Bernal Díaz del Castillo a appelé “taraceo”.

La conquête des îles Canaries est violente et le pape Eugène IV publie un texte en 1435 pour condamner l’esclavagisme des autochtones. En 1441, le franciscain espagnol Didakus est missionné pour évangéliser les Guanches. Il s’agit donc de les convertir et d’effacer toutes traces de leur culture. Les Guanches de la Gran Canaria sont vaincus en 1483. Leur culture est quasiment anéantie à la soumission de la dernière île Tenerife, en 1496.

Les vice-rois espagnols marquent aux fers ardents les corps des esclaves du symbole de l’aigle à deux têtes.

La conquête de la nouvelle Espagne

Au XVIe siècle, Hernán Cortés part à la conquête de la “Nouvelle Espagne”. En 1514, Bernal Díaz del Castillo observe et décrit les parures des “natifs mexicains” dans son livre “Historia verdadera de la Nueva España”. Il utilise le mot “se taraceaban” la piel, “ils ont incrusté la peau”. Je n’ai pas réussi à accéder au document original. Les seules versions que j’ai trouvées ne mentionnaient aucun de ces termes : se taraceaban, taraceo, etc. Pourtant, Rafel Salillas reprend bien le mot “taraceo” dans son manuscrit El Tatuage “Don Juan Vilanova a maintenu le nom élégant et espagnol taraceo inventé par Bernal Díaz del Castillo.”

Les conquistadors

Les explorateurs espagnols découvrent la pratique du tatouage lors de leurs expéditions à la nouvelle Espagne. Contrairement aux marins de Cook, le tatouage des autochtones ne séduit pas les conquistadors. Dans une volonté d’évangélisation, l’inquisition espagnole persécute les “natifs”. Ils massacrent les “indigènes” ou les réduisent en esclaves. Víctor J. Monserrat évoque les vice-rois espagnols qui marquent aux fers ardents l’aigle à deux têtes sur le corps des esclaves. En 1542, une loi est instaurée pour protéger les indigènes. Cependant, l’administration coloniale n’en tient pas compte.

Au XVe siècle, les pèlerins se tatouent en hommage à Dieu. Dans le même temps, l’inquisition espagnole persécute les natifs mexicains tatoués.

Un chef amérindien (Timucuan) tatoué accompagnée de ses épouses et de deux serviteurs. Gravé par Migliavacca Cuivre et colorée à la main par Giulio Ferrario - Florence, Italie, 1841
Un chef amérindien (Timucuan) tatoué accompagnée de ses épouses et de deux serviteurs. Gravé par Migliavacca Cuivre et colorée à la main par Giulio Ferrario – Florence, Italie, 1841

Entre stigmates et religion

Au XVe siècle, les croyants renforcent leur dévotion grâce au tatouage. En théorie, le lévitique (chapitre 19 – 28) interdit cette pratique : “Si l’homme a été créé à l’image de Dieu, ce serait un péché de modifier cette œuvre”. […] ». Seuls, les chevaliers ou les militaires marquent leur peau, comme l’ordre des Templiers. Les chevaliers portent une croix tatouée pour s’assurer une sépulture chrétienne.

Dans « El tatuage », Rafael Salillas évoque la pratique du tatouage par les pèlerins espagnols. Le criminaliste interprète cet acte comme un signe de servitude à la religion. Il cite la traduction des textes saints par l’évêque D. Felix Torres Amat : « Signes ou plaies (stigmates). Certaines idolâtres ont été faites dans les mains, les bras ou une autre partie du corps, certaines incisions ou de la monnaie en l’honneur d’une idole. (Apoc., XIII, 16.) »

Jérusalem

À Jérusalem, les prêtres coptes encrent de petites croix aux pèlerins ou des symboles plus élaborés comme les images de la Pitié. Víctor J. Monserrat relève une pratique du tatouage ambiguë. Il cite Artacho Cabrera (1936). En 1478, l’inquisition espagnole persécute les natifs mexicains. Ils considèrent leurs tatouages comme un signe d’hérésie. Dans le même temps, les pèlerins se font tatouer après leur passage au santuario de Nuestra Señora de Loreto (sanctuaire de Notre-Dame-de-Lorette). C’est toute l’ambiguïté de la marque du moyen-âge au XVe siècle. À partir du XVIe siècle, le tatouage va prendre un nouveau sens.

Suite de l’article

Repères bibliographiques :

El tatuage — Rafel Salillas
Relacion de las cosas de la carcel de Sevilla y su trato — Cristóbal de Chaves
De cuerpos, tatuajes y culturas juveniles — Rodrigo Ganter S.
Fuera de la Ley — Hampa,anarquistas,bandoleros y apaches — Los bajos fondos en España — La Felguera Editores

Publication dans le tatouage magazine 127

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