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Une histoire du tatouage en Espagne ?

Petit article de retour de vacances. Je viens de crapahuter une bonne semaine à Madrid autant dans les quartiers populaires que touristiques. Comparée à Barcelone, la ville m’a paru plus traditionnelle, moins cosmopolite. Avec une température de 37 degrés à l’ombre, c’était l’occasion d’admirer les corps dénudés. Pourtant, j’ai croisé peu de «heavily» tatoué(e)s, autant dire aucune personne d’un certain âge ou d’un âge certain. J’ai eu envie de découvrir si l’Espagne possédait sa propre histoire du tatouage.

À la recherche de documents scientifiques

Pour cet article, je n’ai pas pu prendre connaissance de livres sur l’histoire du tatouage en Espagne. Par contre, j’ai trouvé des thèses et documents scientifiques intéressants. Il s’agit de la thèse « De cuerpos, tatuajes y culturas juveniles » de Rodrigo Ganter et du bulletin d’anthropologie de Victor J. Monserrat, enseignant chercheur à l’Université de Madrid – UCM. Cependant, si vous relevez des erreurs ou vous souhaitez apporter des précisions ou corrections, répondez en commentaire. You’re welcome !

Tatouage religieux
Tatouage religieux

Étymologie de tatuaje

Dans son bulletin d’anthropologie Sobre los artrópodos en el tatuaje, Víctor J. Monserrat précise que le mot castillan « tatuaje » (l’action et l’effet de tatuar ) découle du mot français tatouage – lui-même traduction française de « tattoo ». Le verbe est tatuar qui signifie « graver des dessins sur la peau humaine, en introduisant des matières colorantes sous l’épiderme, par des points de suture ou piqûres précédemment disposées ».

Se taraceaban, une incrustation

Víctor J. Monserrat mentionne aussi les écrits de Bernal Díaz del Castillo (1492-1584). Dans son livre « Historia verdadera de la Nueva España », le conquistador décrit la pratique du tatouage chez les natifs mexicains. Il utilise le mot « se taraceaban » la piel – « ils ont incrusté la peau ». Víctor conclut en expliquant que « le verbe taracear peut se traduire par embellir avec une incrustation, terme avec lequel l’acte d’accomplir un tatouage ou un taraceo a été fréquemment identifié » dans les écrits.

Siete Parditas, code législatif du XIIIe siècle

En Espagne, la notion de tatouage apparaît dans le « Siete Partidas » rédigé par Alphonse le sage ou Alphonse X de Castille. De 1252 à 1284, il est roi de Castille et de Léon en Espagne. C’est un homme érudit qui écrit le « Siete Parditas » entre 1256 et 1265. Il s’agit d’un corpus législatif pour uniformiser la loi au sein de son royaume. Wikipédia précise que « Ce document servira longtemps de référence en Castille, en Espagne et en « Amérique Hispanique ». »

Ainsi, Víctor J. Monserrat relève la citation suivante dans le Código de las Partidas (Ley XXI, tit. XXI, Partida II) : « los señalaban en los brazos diestros con fierros calientes de señal, que ninguno otro ome lo avia de traer si non ellos » qu’on pourrait traduire par « Ils indiquaient un signe sur les bras droits avec les fers chauds, que nul autre homme ne porterait sinon eux. » 

Siete Perditas
Siete Perditas

En Europe médiévale, le tatouage peut tout autant désigner le condamné que le chevalier comme le précise Víctor J. Monserrat. En effet, il semble que le code du Siete Partidas préserve le tatouage à l’usage des chevaliers uniquement. C’était un privilège castillan nobiliaire.

Ainsi, les chevaliers chrétiens étaient marqués par des motifs religieux. C’était l’assurance d’être enterré avec une cérémonie religieuse. On parle également des croisés qui étaient identifiés par un tatouage de croix. Puis, la marque se répand parmi les artisans qui développent leur identité au sein de la société.

Entre stigmate et signe religieux

La religion n’a pas toujours renié le tatouage. En effet, les croyants marquent leur appartenance au tout puissant grâce au tatouage. Víctor J. Monserrat précise que ces derniers portaient généralement une croix simple. Certains pèlerins optaient pour des symboles plus élaborés comme les images de la Pitié ou de Saint-Georges tuant un dragon.

Certains des stencils : motifs de la Résurrection, de la Crucifixion, de la Croix de Jérusalem ou de Saint-Georges datent des années 1700.
Certains des stencils : motifs de la Résurrection, de la Crucifixion, de la Croix de Jérusalem ou de Saint-Georges datent des années 1700.

Víctor J. Monserrat relève alors une pratique du tatouage ambiguë. En effet, il conclut avec un paragraphe d’Artacho Cabrera (1936), plutôt ironique. L’inquisition espagnole (1478) persécutait ceux qui portaient des tatouages sur leur peau, considérés comme des signes de sorcellerie et donc, d’hérésie. Alors que les pèlerins, qui allaient au Santuario de Nuestra Señora de Loreto (sanctuaire de Notre-dame de Lorette), rendaient hommage à leur foi grâce à l’encre.

La Nueva España et ses tatoués

Un chef amérindien (Timucuan) tatoué accompagnée de ses épouses et de deux serviteurs. Gravé par Migliavacca Cuivre et colorée à la main par Giulio Ferrario - Florence, Italie, 1841
Un chef amérindien (Timucuan) tatoué accompagnée de ses épouses et de deux serviteurs. Gravé par Migliavacca Cuivre et colorée à la main par Giulio Ferrario - Florence, Italie, 1841

Víctor J. Monserrat explique « lorsque les explorateurs européens sont arrivés pour la première fois au Nouveau Monde, ils ont découvert que le tatouage était très étendu parmi les natifs Américains« .

Après des siècles d’absence dans la culture populaire européenne, le tatouage a resurgi dans les récits et les écrits. Víctor J. Monserrat raconte que si le tatouage était réservé aux délinquants et aux soldats, il a gagné des adeptes parmi les astrologues, les médecins/mages, les alchimistes et autres sectes/sciences occultes, etc..).

Cependant, en Espagne, les vice-rois marquent les « indigènes soumis » au fer rouge et impriment leur peau de l’emblème royal : l’aigle à deux têtes. Je n’ai trouvé que l’emblème de Tolède avec un aigle à deux têtes. C’est la capitale de la communauté autonome de Castille la manche. Cependant, c’est une observation personnelle.

Les guanches, une autre tribu de tatoués

Víctor J. Monserrat cite également Geare (1903) et la coutume du tatouage dans les îles Canaries, plus proches de l’Espagne. Les espagnols découvrent aussi le tatouage avec les Guanches. En 1441, le franciscain espagnol Diego d’Alcalá aka Didakus, missionnaire à Fuerteventura, évangélise les Guanches, une population très ancienne. Ci-dessous, une planche de motifs.

Motifs de tatouages Guanches.
Tatouage des Guanches - Iles canaries

Le tatouage carcéral – XVIe siècle

Puis Víctor enchaîne avec une pratique du tatouage populaire dans le milieu carcéral espagnol. Il cite l’avocat Cristóbal de Chaves, au XVIe siècle, dans son livre « Relación de la cárcel de Sevilla ». Cristóbal écrit « […] entre les vaillants de la prison de Séville, c’était la règle de porter un cœur vert-de-gris piqué à la main ou au bras, comme des lettres d’un esclave de mauvaise qualité[…] ».

Rafael Salillas, anthropologie criminelle au XIXe siècle

À l’époque florissante de l’anthropologie criminelle initiée par Cesare Lombroso, Rafel Salillas est l’homologue espagnol de notre Lacassagne. Rafael né en 1854 dans la province de Huesca. Il étudie la médecine à Madrid. Puis il se spécialise dans le milieu pénitencier lorsqu’il devient directeur général des prisons en 1880.

En 1890, il visite les établissements pénitentiaires de Saint-Pétersbourg, Moscou, Berlin et Paris. Une vraie source d’inspiration pour le docteur. Son travail sur le milieu pénitencier conduit même à la création d’une école espagnole de criminologie en 1903.

Rafael Salillas y Panzano, 1854 - 1923. Criminologue espagnol.
Rafael Salillas y Panzano, 1854 - 1923. Criminologue espagnol.

Rafael Salillas est fortement influencé par le travail de Lombroso. S’il voue une admiration importante pour l’italien, cependant, il reste en désaccord avec certaines de ses idées, notamment l’atavisme et la dégénérescence. Son travail est plus en accord avec les concepts de Lacassagne et Aubry qui prennent en considération l’environnement social de l’individu.

Il rejette donc la prédisposition criminelle véhiculée par Cesare Lombroso. Son hypothèse est que le criminel est un produit des échecs et des déséquilibres de la société. Le docteur devient une autorité en la matière au même titre que Lacassagne.

« El tatuaje » est l’une des œuvres majeures d’anthropologie criminelle de Rafel Salillas. Il rédige une enquête sur le tatouage carcéral. Ainsi, pour Salillas, le tatouage peut être divisé en plusieurs catégories : le tatouage des nobles, le tatouage militaire, le tatouage théocratique (divin) ou religieux, le tatouage qui identifie les criminels et le tatouage professionnel, corporatiste.

L’histoire du tatouage en Espagne au XXe siècle

Ganter estime que le tatouage est « un document historique et socio-anthropologique, et en fait l’une des premières manifestations du graffiti ». Cependant, le chercheur relève que pendant les deux guerres mondiales, le tatouage représentait plutôt un signe d’appartenance pour les soldats. C’est à partir des années 60 qu’il est devenu un symbole de rébellion. Il conclut en disant que c’est à partir de la fin des années 60 qu’on peut parler de tatoueurs en Espagne.

Légionnaires espagnols @generaldavila.com
Légionnaires espagnols @generaldavila.com

Tandis que Víctor J. Monserrat rapporte que dans les années 50 et 60, le tatouage est utilisé pour dissimuler les cicatrices des personnes qui se sont régulièrement injectées des psychotropes dans la peau. Le tatouage se serait ensuite étendu aux marginaux. Il précise qu’en Espagne, le tatouage se pratique dans les zones portuaires fréquentées par les marins et les trafiquants de stupéfiants.

Le tatouage et les classes moyennes

En effet, Ganter rapporte dans son étude que la pratique du tatouage était présente dans les zones portuaires espagnoles où les marins étaient tatoués. Il précise que l’Espagne d’après-guerre est un paradigme (modèle) des sociétés européennes, qui accueille de nouvelles formes de pensée et d’expression. Ainsi, le tatouage des marins et des criminels espagnols s’étend aux classes moyennes supérieures qui le considèrent comme un art anti-conformiste, vers la fin des années 70 et début des années 80.

Carlos Ceesepe - Peintre majeur de la Movida
Carlos Ceesepe - Peintre majeur de la Movida

Ganter parle « de classes qui promeuvent une série de manifestations culturelles (telles que la « Movida madrileña« , un phénomène post Franco) alternatives aux courants culturels, et imprégnées de l’esprit punk-rocker qui s’est développé dans d’autres parties de l’Europe ». Puis Ganter ajoute que dans les années 80, sous l’impulsion de nouvelles cultures telles que le punk, le hard rock, le rock et d’autres nouvelles tendances, les jeunes se sont intéressés au tatouage.

L’histoire du tatouage en Espagne au XXe siècle : une appartenance au groupe

Ainsi, ils ont assimilé le tatouage à « un sentiment d’appartenance au groupe et en tant que mécanisme de production d’altérité, puisque son inscription dans le corps représentait la distance et la différenciation du monde adulte et de la culture hégémonique  » conclut Ganter. Alfredo Nateras se demande si ces jeunes qui inscrivent leurs pratiques au sein de leurs cultures, ne seraient pas les nouveaux primitifs urbains ?

Une jeune culture du tatouage

L’histoire du tatouage en Espagne est particulièrement similaire à la nôtre. En 2001, un musée sur le tatouage « Le temple » a ouvert ses portes à Torremolinos (Malaga, Andalousie). C’est le tatoueur Lucas hendrickx qui a pris l’initiative d’ouvrir ce lieu.

Un blog espagnol publiait en 2017 un article qui donnait les chiffres de l’académie de dermatologie espagnole.  Ainsi, 33% des espagnols, âgés entre 18 et 35 ans, ont au moins un tatouage sur la peau. On peut dire que le tatouage en Espagne a encore de beaux jours devant lui.

Pour finir, voici une vidéo du journaliste espagnol Tico Medina qui raconte l’histoire de son voilier sur le bras. 

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AlexandraBay

Passionnée de tatouage depuis 20 ans +++ Auteure du livre LOVE, TATTOOS & FAMILY, (ISBN : 2916753214) +++ Co-Fondatrice de FREE HANDS FANZINE +++ TATTOW STORIES +++

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