Les tatoueuses du traditionnel Américain

Pionnières d’un tatouage au féminin

Maud Wagner, Lenora Platt, Mildred Hull et autant de pionnières qui ont féminisé une pratique de marins. Ces femmes audacieuses ont marqué l’histoire du tatouage du 20e siècle. Ces amoureuses de l’encre bleue n’ont pas juste exhibé un corps tatoué dans les sideshows. Dans l’ombre d’un compagnon ou dans la lumière, elles ont ouvert la voie aux futures artistes tatoueuses. Sans elles, que seraient Kat von D et consœurs aujourd’hui ?

Les tatoueuses du traditionnel Américain : MAUD WAGNER
Tatouage Magazine Hors-Série d’été 2019

MAUD WAGNER, la 1ère tatoueuse

(1877 – 1961)

L’histoire raconte que Maud Wagner est la 1e tatoueuse américaine. Elle est née en 1877 à Lyon County, au Kansas. Elle débute une carrière d’artiste de cirque. Maud devient alors contorsionniste et trapéziste. Elle voyage ainsi de cirques en expositions universelles. En 1904, Maud donne un show à l’exposition universelle de Saint-Louis (Missouri). Cet évènement va bouleverser sa vie. Elle y rencontre Gus Wagner nommé « The Tattooed Globetrotter ». La légende relate que l’homme tatoué est charmé par Maud. Le fripon lui propose alors de le suivre en tournée. Maline, Maud accepte à la seule condition qu’il lui apprenne à tatouer. Et Gus accepte. Ainsi, il lui apprend les ficelles du métier, mais il recouvre aussi son corps de nombreux tatouages. Maud porte des motifs traditionnels et de nombreux animaux comme des singes, des papillons, des lions, etc…

 Le couple Wagner tient à pratiquer le handpoke jusqu’à la fin de sa carrière.

Une vie de nomade

Ils se marient en 1907 et mènent une vie de nomade. Ils se produisent en tant que tatoués et tatouent sur la route : artistes de cirque et autre clientèle. Malgré l’apparition de la machine électrique, le couple tient à pratiquer le handpoke jusqu’à la fin de sa carrière. En 1908, ils ont une fille Sarah qui décède la même année. Ils tentent de nouveau l’aventure parentale et Lotteva naît en 1910. Elle apprendra le métier avec eux. Maud reste un personnage emblématique dans le tatouage au féminin. Passionnée d’art, elle a consacré sa vie à l’encre et au cirque. Elle faisait partie d’un club privé de femmes appelée « The American society for keeping woman in her prosper sphere », un club pour l’évolution des femmes dans la société. Elle a ouvert la voie à de nombreuses autres femmes et à sa propre fille Lotteva.

Le couple a aussi contribué à répandre l’art du tatouage dans les contrées américaines, loin des ports. Maud Wagner décède en 1961 à Lowton, dans l’Oklahoma.

Lady Lenora était fière d’avoir réussi dans un monde artistique dominé par les hommes. 

Les tatoueuses du traditionnel Américain : LENORA PLATT

LENORA PLATT et son studio féminin

(1883-1960)

Lady Lenora est une femme de caractère. Elle s’est forgée toute seule. Si Maud Wagner est la première tatoueuse américaine. Lenora est la première à mener sa carrière, tambour battant, sans hommes pour la chaperonner. Mary Matilda Platt naît en 1883, en Pennsylvanie. En 1912, à 29 ans, elle décide de devenir tatoueuse et artiste tatouée. Elle voyage alors de cirques en dimes museums. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Lenora tourne régulièrement avec le « Sheesley shows ». C’est un carnaval itinérant très réputé. Le cirque s’installe pour l’hiver dans la ville maritime de Norfolk, en Virginie.

Une tatoueuse à Norfolk

Lenora encre les marins en stationnement. Sa boutique est située sur Washington Avenue, à Newport News. L’un des membres du Sheesley Shows, Sir Edward — the man with abnormal self-control — lui donne parfois un coup de main. Il y a de très bons tatoueurs dans la baie de Norfolk comme Elmer Getchell, Harry Lawson, Jim Wilson ou Cap Coleman (aussi issu de la troupe de Sheesley). Pourtant, la tatoueuse gagne très bien sa vie. Selon Albert Parry, dans son livre « Tattoo : Secrets of a Strange Art », elle est la seule artiste professionnelle femme dans les États alentour. Son magasin devient un repère à Norfolk.

Lady Lenora était fière d’avoir réussi dans un monde artistique dominé par les hommes. Ainsi, elle souhaite engager deux femmes pour travailler avec elle, comme le montre l’annonce du Billboard. Visiblement, elle incite ses collègues masculins à faire de même. Puisqu’en 1920, Edward J. Miller, tatoueur à Norfolk, passe également une annonce dans le Billboard pour recruter une partenaire. À l’époque, c’est nouveau pour les clients de se faire tatouer par une femme. Cela a contribué au succès de son entreprise. Mais Lenora compte également 18 années d’expérience dans la profession (1912-1930). Elle maîtrise son métier, une autre raison de l’affluence de sa clientèle.

Heureuse en affaires, malheureuse en amour

Si elle a eu un grand succès en affaires, cela n’a jamais été le cas en amour. Elle devait être sacrément exigeante. En effet, elle n’est jamais restée mariée très longtemps à ses 5 maris successifs. Albert Parry suppose qu’en tant que femme, Lenora a dû subir de nombreuses discriminations. De plus, elle a également dû être l’objet de malveillances de la part de ses clients. Malgré la maladie, Lenora continue de pratiquer le tatouage. Elle part de temps en temps tatouer en Pennsylvanie. À cette occasion, elle se fait traiter pour cette « mystérieuse » maladie. Elle prend définitivement sa retraite à Norfolk.

Elle y décède le 28 octobre 1960. Lady Lenora est enterrée au cimetière de Forest Lawn. Elle repose en paix auprès de ses collègues tatoueurs : Cap Coleman, Edward J. Miller et Andy Stuertz.

Les cartes de visite de Stella Grassman sont très populaires auprès des collectionneurs.

Les tatoueuses du traditionnel Américain : STELLA GRASSMAN

STELLA GRASSMAN «the tattooed lady»

(1889-1977)

Il existe peu d’informations sur Stella Grassman. Même si un portrait de son couple circule régulièrement sur Internet. Stella Grassman était une « tattooed lady » et tatoueuse dans les années 20. Elle a tatoué jusqu’au début des années 40. Elle tatouait avec son mari Deafy Grassman. Ils ont principalement travaillé à Philadelphie aux 836 et 839 race street. Ils avaient également un magasin au 19 Bowery à New York. En 1927, la ville de Newport à Rhode Island la répertorie en tant qu’artiste tatoueuse.

Stella a travaillé pour de nombreux cirques comme le Ringling Brothers, le Barnum & amp ; Bailey Circus (1938), le Harry Lewiston Museum (1940 et 1941) et Hubert’s Museum à Times Square (1939). Elle s’est également exhibée à Coney Island. C’était une très belle femme et elle a eu beaucoup de succès en tant que femme tatouée.

Ses cartes de visite sont très populaires auprès des collectionneurs.

 « Je savais que j’en vivrais un jour, lorsque j’en ai vu un (tatouage) ». Irène Libarry

Les tatoueuses du traditionnel Américain : IRENE « BOBBIE » LIBARRY

IRENE « BOBBIE » LIBARRY, le cirque et le tatouage

(1893-1978)

Irène Bobbie Libarry travaillait dans un cirque comme « factotum » ou « homme à tout faire ». Elle était également illusionniste et bonimenteuse foraine. Elle se fait tatouer par son futur mari en 1918, Andy Libarry. Durant 3 semaines le tatoueur recouvre intégralement son corps. Irène pense que se faire tatouer est la meilleure façon d’apprendre à piquer.

Dans les années 30, elle crée son propre cirque d’attractions intitulé « The world’s strangest people ». Enfin, elle apprend à tatouer et ouvre son propre magasin à Market Street, à San Francisco en 1939. En 1971, elle confie à Ms. Magazine « Je savais que j’en vivrais un jour, lorsque j’en ai vu un (tatouage) ». Elle aura une belle et longue carrière comme tatoueuse.

Millie a tatoué beaucoup de femmes.

Les tatoueuses du traditionnel Américain: Mildred Hull

MILLIE HULL, matrone du Bowery

(1897-1947)

Mildred Hull, alias Millie Hull, était une sacrée femme de caractère. Tout comme Lady Lenora, elle a tracé sa voie toute seule. Dure à cuire, elle a appris le tatouage en se scratchant la peau.

Née en 1897 à Bowery, elle quitte l’école à 13 ans et traîne dans la rue. Millie rejoint le cirque. Elle commence alors une carrière de danseuse burlesque. Un petit ami la tatoue, puis elle rencontre son mentor Charles Wagner. Elle porte plus de 300 tatouages, dont un aigle sur le cou, 14 anges sur son dos, 12 geishas sur ses jambes et un papillon sur ses parties intimes.

The Tattoo Emporium 

Dans les années 20, elle ouvre son magasin de tatouage « The Tattoo Emporium ». Millie pique au fond du salon d’un coiffeur, au 16 Bowery. Elle s’associe alors avec un ancien artiste de cirque Thomas Lee. Elle travaille à main levée, mais aussi à partir de flashs. Millie a tatoué beaucoup de femmes. Celles-ci voulaient surtout des cœurs avec le nom de leur amoureux ou de leur famille, parfois sur leurs parties intimes. Alors Millie les cachait derrière un rideau.

La dépression n’a pas beaucoup touché Millie. D’autant, plus qu’en 1935, Franklin Roosevelt décide de créer la « Social Security Act ». Ainsi, tous les jours, une dizaine de clients passent se faire tatouer leur numéro de sécurité sociale. D’après le Daredevil museum, en 1936, Millie fait la une de « Family circle » comme tatoueuse et tatouée. Une couverture sans précédent pour un magazine qui donne des conseils domestiques aux femmes.

Une matrone règne sur le Bowery

En 1943, elle est connue comme étant la seule femme tatoueuse de New York. Elle va gouverner plus de 25 ans sur le quartier mal famé de Bowery, et ce, comme une matrone. Sa résistance vient de son expérience de la rue, de son intelligence et surtout de son talent. Elle témoigne à ce sujet « Vous connaissez les hommes en affaires. Il y a toujours de la jalousie surtout si une femme travaille aussi bien qu’eux. Les tatoueurs du Bowery réduisent leurs prix pour que mon business coule. Mais j’ai beaucoup de clients, environ 14 à 15 par jour. Je pense que les hommes préfèrent se faire tatouer par une femme. Ils imaginent qu’une femme est probablement plus minutieuse.» Citation extraite du livre Bodies of Subversion : A Secret History of Women and Tattoo, de Margot Mifflin.

C’est le cœur brisé que Millie se donne la mort dans une taverne en 1947. Elle avale une boîte entière de pilules. La rumeur dit qu’un homme a dilapidé sa fortune avant de la quitter.


« La famille Bowen faisait l’objet de nombreuses critiques de la part des autres tatoueurs. »

PAINLESS NELL, un succès jalousé

(19 ? -1971)

Le site buzzworthy tattoo évoque la vie de Painless Nell (Nellie Bowen). Bert Grimm a travaillé dans le magasin du couple Bowen. Huey Bowen aurait été ainsi formé (ou du moins inspiré) par Percy Waters. Après la Première Guerre mondiale, Huey se lance dans le tatouage. En 1929, en Californie, il reprend le « Joyland Shows » et le renomme le Bowen’s Joyland Shows.

En déplacement à Stockton, il rencontre Nellie Bohnak et se marie avec elle. Son frère Clarence épouse Joséphine, la sœur de Nell. Dans les années 30, les 2 couples voyagent avec le cirque. Après la Seconde Guerre mondiale, le Bowen’s Joyland Shows s’installe à Whittier, en Californie. Les couples prennent la résidence à San Diego. Huey apprend l’art du tatouage aux deux sœurs. Elles seront surnommées Painless Nell et Painless Jo.

Un succès qui attise les envies

Ils font fortune pendant la guerre. En effet, la Navy, l’US Air force et différents corps de marines sont régulièrement de passage à San Diego. Dans leur magasin situé au cœur du quartier de Downtown, ils accueillent les militaires qui prennent du bon temps dans la ville. Ils ouvrent plusieurs magasins et accueillent de nombreux artistes tatoueurs comme : Sailor Charlie  Barrs, George Rogers, Buzz Claydon, le couple Mace et Bert Grimm.

On a très peu de détails sur la vie de Painless Nell. Par contre, la rumeur dit que Sailor  Jerry avait la dent dure contre elle. Il aurait ainsi raconté à Ed Hardy  (« Wear Your Dreams :  My Life in Tattoos » – Ed Hardy) que Painless Jo avait une jambe en bois à cause de Nell. Cette dernière aurait tatoué Jo lors d’une exposition universelle. Par manque d’hygiène, la jambe de Jo se serait infectée jusqu’à l’amputation. Ainsi Nell aurait eu pitié de Jo et lui aurait appris le métier du tatouage. Ce que réfute buzzworthy tattoo.

Ainsi, le site raconte que Jo a perdu sa jambe à la suite d’un accident de voiture. La blessure a gangréné menant à l’amputation. Visiblement, la famille Bowen faisait l’objet de nombreuses critiques de la part des autres tatoueurs.

« The Jensen’s, les machines à tatouer les plus fines du monde »

DAINTY DOTTY JENSEN, une ronde tatouée

(1909-1952)

Florence Sprague alias Dainty Dotty exhibe ses formes dans les cirques. Il y a peu d’informations sur la carrière de la tatoueuse. Entre les années 30 et 40, la femme de 600 livres travaille pour le célèbre Ringling Bros. Puis en 1944, elle tatoue dans un kiosque au parc « Archie’s Playland Arcade ».

Venue s’approvisionner en matériel de tatouage à Détroit, elle croise la route du veuf Owen Jensen. Ils se marient peu de temps après leur rencontre, en 1945. Puis, ils s’installent à Los Angeles. À l’arrière de leur maison située au 120 West 83rd St, ils créent leur propre entreprise.

Ils installent alors un atelier d’usinage de machines à tatouer. Ils développent un commerce à l’activité prospère. Leur slogan est « The Jensen’s, les machines à tatouer les plus fines du monde ». Leur catalogue propose une grande variété de flashs, d’encres, de tubes, de pochoirs, etc…

Le bonheur est de courte durée, car Dainty Dotty décède d’une maladie cardiaque le 17 décembre 1952. Ainsi, elle laisse seuls son mari Owen et leur fils Jr, âgé de 3 ans.

 «  Lotteva est un ovni dans le milieu du tatouage : une tatoueuse non tatouée. »

Les tatoueuses du traditionnel Américain : Lotteva Wagner

LOTTEVA WAGNER DAVIS, héritière du handpoke

(1910-1993)

Lotteva Wagner Davis a porté l’héritage de ses parents toute sa vie. Elle a grandi sur les routes, menant une vie de nomade. Son univers côtoie les arts du cirque et du tatouage. La légende dit qu’elle commence à tatouer à l’âge de 9 ans ! Gus Wagner lui enseigne les rudiments du métier. Il lui apprend à lier des aiguilles de couture anglaises à de fines baguettes, les fixant avec de la soie à coudre. Gus souhaite tatouer Lotteva, mais Maud refuse catégoriquement. Lotteva est un ovni dans le milieu du tatouage : une tatoueuse non tatouée. Sur le tard, Maud autorise finalement sa fille à se faire tatouer. De nombreux artistes se proposent alors de l’encrer. Cependant, si Gus n’a pas eu l’autorisation de la tatouer alors aucun autre tatoueur ne touchera sa peau. Ainsi, Lotteva l’a décidé.

Une vie artistique riche

Elle est particulièrement douée en dessin. Elle tatoue à la machine électrique pendant 2 à 3 ans. Mais elle préfère reprendre la technique du handpoke, qu’elle pratiquera jusqu’à la fin de sa vie. Elle peint des bannières de cirque comme de nombreux artistes tatoueurs. Lotteva devient même clown pendant un temps. Elle se marie deux fois. Son premier mari est un artiste de cirque dénommé Tarzan. Tandis que Russell Eugene Davis son deuxième époux est un artiste tatoueur de l’Oklahoma. Avant sa mort en 1993, à l’âge de 83 ans, elle réalise son dernier tatouage sur le bras du célèbre Ed Hardy. Il s’agit d’une rose piquée au handpoke, l’outil de prédilection de la famille Wagner.

Sources :

Albert Parry – « Tattoo: Secrets of a Strange Art »

Margot Mifflin – « Bodies of Subversion: A Secret History of Women and Tattoo »

www.daredeviltattoo.com/museum

www.tattooarchive.com

www.buzzworthytattoo.com

AlexandraBay

Passionnée de tatouage depuis 20 ans +++ Auteure du livre LOVE, TATTOOS & FAMILY, (ISBN : 2916753214) +++ Co-Fondatrice de FREE HANDS FANZINE +++ TATTOW STORIES +++

1 Comment

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Alexandra Bay

Alexandra Bay

Co-Fondatrice de FREE HANDS FANZINE + Fanzine sur l’histoire du tatouage TATTOW STORIES + Rédactrice et CM pour Tatouage Magazine

Afficher le Profil Complet →

tattowfanzine
tattowfanzine
239 Followers 736 Following
22
6
16
11