Les femmes Chin aux visages tatoués

Dans les montagnes de l’état Chin, situées dans le Myanmar (ex Birmanie), les femmes portent avec fierté le tatouage facial. Enfin, les femmes les plus âgées, car la pratique a été interdite par le Gouvernement birman dans les années 60. Des lignes, des points ou la peau entièrement bleutée, les dessins diffèrent selon les tribus. Et il y a plus de 50 groupes ethniques dans le seul état Chin. Une légende populaire raconte qu’un roi birman aurait enlevé sa future épouse, une Chin.

La belle se serait échappée puis incisé la peau du visage pour devenir méconnaissable. C’est ainsi que les femmes Chin auraient perpétué la tradition. Depuis l’interdiction par la dictature, les jeunes générations ont délaissé cette pratique. Les femmes aux visages tatoués voient leur tradition mourir. Elles espèrent contribuer, comme attraction locale, au développement touristique de leur pays.

« Le roi de l’enfer appellera celles qui n’ont pas de tatouage sur le visage » Daw Gei Sein, 75 ans, de la tribu des Mun.

chin
Photos @Adam Koziol http://www.koziol.gallery/

Des légendes populaires

Dans les montagnes brumeuses de l’état Chin, une légende populaire raconte l’histoire des femmes aux visages tatoués : « Il était une fois les rois de Bagan, toujours plus avides de pouvoir, qui menaient la guerre contre les peuples voisins. Même les guerriers de la région de Chin tombèrent sous le joug du lointain royaume, situé le long du torrent Ayeyarwady. Depuis les coins les plus reculés de son royaume, le roi ordonna que les plus belles filles vierges lui soient apportées pour devenir ses maîtresses et ses femmes. Les habitants de Chin pleuraient la perte de leurs filles et se mirent rapidement à trouver des solutions afin d’éviter d’autres enlèvements.

Ils décidèrent étant donné l’extraordinaire beauté des femmes Chin que la seule façon d’éviter l’esclavage cruel de leurs jeunes filles était de les rendre moins attrayantes aux yeux de leurs assaillants. Dès lors, pour que les Chin sauvegardent leurs filles à jamais, toute femme en devenir devait avoir le visage couvert de tatouages. C’est ainsi que les Maung-Ju, les faces sanglantes, symbolisèrent l’indépendance des Chin aux yeux des dirigeants extérieurs. » 

Peuple des montagnes

De religion animiste, les Chin ont vécu isolés dans les régions montagneuses de Birmanie (Myanmar), pendant des millénaires. Ils seraient arrivés au IXe siècle après J.C. Plusieurs théories expliquent l’origine de ces migrants. Ils viendraient du Bangladesh ou de la Chine. Selon une hypothèse, des travailleurs se seraient échappés du chantier de la Grande Muraille. Ils se seraient alors réfugiés dans les montagnes. Longtemps protégés, les Chin n’ont pas eu à subir les invasions extérieures comme celle des Mongoles, en 1287.

Leur culture est restée intacte même si c’est difficile de trouver des écrits anciens. En effet, les différentes tribus ne possèdent qu’une tradition orale. Les légendes se sont transmises de génération en génération. Daw Khui Shing Awi, Daw Gei Sein, Daw San et toutes les femmes aux visages tatoués connaissent ces récits. 

Daw Khui Shing Awi, 71 ans, explique que les Chin sont belles avec leur visage tatoué, leur costume traditionnel, leurs grandes boucles d’oreilles et leurs colliers.

Picture: Teh Han Lin / Barcroft Images

Légendes d’une pratique millénaire

« Le roi de l’enfer appellera celles qui n’ont pas de tatouage sur le visage […] Les dieux ne montreront de la bonté qu’aux filles tatouées. Celles qui n’ont pas de tatouage ne verront que le mauvais chemin. » raconte Daw Gei Sein, âgée de 75 ans. La femme appartient à la tribu Mun et vit à Mindat, une ville de l’État Chin. Dans son village, malgré l’interdiction du Gouvernement birman dans les années 60/70, de nombreuses femmes ont longtemps perpétué la tradition du tatouage facial. Cette pratique est nourrie par de nombreuses légendes et fait partie intégrante de l’identité des Chin. 

La mythologie qui revient régulièrement est celle du roi birman. Il se rend dans les régions montagneuses où les femmes sont connues pour leur beauté. Il enlève une Chin et l’emmène de force dans son palais pour l’épouser. Furieuse, la jeune femme s’enfuit. Craignant d’être de nouveau enlevée, elle décide d’inciser son visage pour devenir méconnaissable. « C’est comme si elle volait sa propre beauté afin de se protéger du roi », explique Daw San, 60 ans, de la tribu des Munn. Elle conclut en souriant : « Chaque petit enfant connaît cette histoire ».  

Identification des tribus

Un récit populaire concerne aussi l’identification des tribus en cas d’enlèvement. Selon les anthropologues occidentaux, la légende du roi birman symbolise les envahisseurs extérieurs. Une théorie explique que le tatouage facial avait pour but de repousser les hommes des autres tribus. Puis, il aurait évolué vers des symboles de force et de beauté. Encouragée par ses parents à se faire tatouer, Daw Khui Shing Awi, de la tribu Mun, confirme : « C’est un peu douloureux, mais je pensais que je serais belle comme les autres ». 

La femme de 71 ans explique que les Chin sont tellement belles avec leur visage tatoué, leur costume traditionnel, leurs grandes boucles d’oreilles et leurs colliers. 

« Je trouve qu’une femme qui se couvre le visage de tatouages ​​traditionnels est plus courageuse » U Ha Ling, retraité, marié à une femme au visage tatoué.

Picture: Teh Han Lin / Barcroft Images

Un signe de beauté

« Je trouve qu’une femme qui se couvre le visage de tatouages ​​traditionnels est plus courageuse et plus belle que celles qui ne le font pas. Quand j’étais adolescent, je n’aimais que ces femmes » explique U Ha Ling, ancien chef du département de l’éducation de Mindat. Le retraité est marié à une femme au visage tatoué.  

Jusqu’à son interdiction dans les années 60, les filles se faisaient tatouer entre 12 et 14 ans, au moment de la puberté. La tradition marquait le passage à l’âge adulte. Daw Hung Hnyein Pai, 80 ans, de l’ethnie Dei, déclare que c’était crucial d’être tatouée avant le mariage. Ce que confirme Daw San : « Il y a des décennies, il était hors de question pour un homme d’épouser une fille non tatouée. Quand j’étais petite fille, il était impossible de ne pas se faire tatouer. Chaque femme était fière de son tatouage. »

Contrairement à l’opinion de nombreux anthropologues, les Chin ne se défigurent pas avec le tatouage. Au contraire, ils pensent que les tatouages renforcent leur beauté. Comme la centenaire Daw Laung Ya, le confie : « Les visages sans tatouages, sans maquillages ni thanakha (pâte blanc-jaune), ont l’air plus laid avec une peau grasse. Je sens que les tatouages ​​rendent le visage naturellement beau sans aucune aide. »

Oubli des traditions

Cependant, avec l’interdiction de la pratique par la dictature, la tradition s’est perdue. Daw Laung Ya se souvient : « Nous avons critiqué les femmes qui avaient peur de se faire tatouer dans le passé, mais mes petits-enfants et mes arrière-petits-enfants n’ont pas de tatouage sur le visage ». Ainsi, les femmes Chin prennent conscience que leur culture disparaît. L’expérience douloureuse empêche les jeunes filles de passer le cap. De plus, avec l’évolution des normes de beauté, elles ne voient plus la nécessité de perpétuer cette tradition.

Ainsi, Daw San explique « Aujourd’hui, les filles, du moins à Mindat, voient la disparition de la coutume comme une relique du passé peu attrayante et sont conscientes des nouvelles normes de beauté, notamment à l’extérieur ». Loin de la tribu, les jeunes femmes n’ont plus besoin d’appartenir au clan et donc de satisfaire à ses normes de beauté. 

« Chaque tatouage a une signification spirituelle et définit les valeurs de la tribu » Daw San

Des dessins selon les tribus 

Le tatouage Chin caractérise la marque tribale. Il existe actuellement 50 groupes ethniques et de nombreux dessins différents. Dans le sud de l’État, les Laytoon Chin sont connues pour leur toile d’araignées. Au nord-ouest, les Muun s’ornent le visage d’un motif symbolisant un collier de perles et un Y sur le front, représentant un tronc de sacrifice. La tribu Daai s’encre de simples points tandis que les Yin Du utilisent des lignes droites. Pour finir, les Ubun/U-Pu recouvrent intégralement leur visage. 

Les dessins sont nombreux et les nuances encore plus prononcées. Le photographe Teh Han Li a sorti un livre de photographies sur la tribu des Chin. Il y évoque les tatouages similaires des tribus Mkang et Dai. Les femmes s’encrent le visage de carrés remplis de minuscules points. Il précise que les femmes du sous-groupe Dai choisissent un bleu foncé, tandis que les Mkang optent plutôt pour une couleur bleu-vert. Comme vous l’aurez compris, les tatouages Chin possèdent autant de variantes dans les motifs que dans les couleurs. Finalement, le plus important est de retenir la portée spirituelle de ces tatouages.  

Daw San acquiesce : « Chaque tatouage a une signification spirituelle et définit les valeurs de la tribu ». La femme porte le tronc de sacrifice sur son front. C’est le totem de son village. Elle conclut : « Nous savons donc qui nous sommes et nous pouvons retrouver nos ancêtres dans la vie après la mort, en identifiant les tatouages ».

Le photographe Teh han Lin déclare : « Les sentiments étaient partagés à propos de l’interdiction, certains étaient favorables et d’autres, contre. Ces derniers pratiquaient toujours le tatouage sur les visages. »

Picture: Teh Han Lin / Barcroft Images

Un tatouage douloureux

Le tatouage Chin situé sur le visage est particulièrement douloureux. Les Chin tatouent avec les épines d’une variété de bambou, le Kheing. Puis, le dessin est littéralement « coupé » dans la peau des jeunes filles (12 à 18 ans). Ensuite, un pigment est frictionné sur les plaies fraîches. Les Chin utilisent de la sève fermentée, extraite de feuilles spécifiques (Eham) avec laquelle la peau est colorée. Ainsi trois jours plus tard, les croûtes sont lavées et les formes apparaissent.

Cependant, la procédure doit être répétée environ trois fois pour que l’encre tienne sous la peau. À Mindat, les Chin chauffent l’écorce des pins verts et récupèrent la suie dans un pot. Cette suie est ensuite mélangée à une sorte de feuille de haricot, puis injectée sous la peau grâce à l’épine d’un plant de canne à sucre. Le photographe Teh Han Lin décrit un mélange différent à base de bile de bœuf, de plantes et de graisse animale. 

Quelle que soit la recette de l’encre, la pique reste douloureuse surtout sur les parties sensibles comme les paupières. En plus, il faut souvent renouveler la procédure pour que l’encre soit visible. Certaines femmes prennent rendez-vous pour la saison des pluies, car elles pensent que le processus est moins douloureux.

Elles doivent apporter un paiement en échange du tatouage. U Shing Phui Ling, spécialiste de la culture Chin détaille : « Pour le prix des tatouages, elles doivent donner un petit cochon de 10 kg et un pot de jus traditionnel. Elles croient que c’est moins douloureux de boire du jus traditionnel. Mais en fait, le jus leur donne juste le vertige. »

Interdiction d’une pratique

Le photographe Teh Han Lin explique que le Gouvernement birman a interdit la pratique du tatouage, jugée comme cruelle. Ainsi, il déclare que celles et ceux qui étaient contre cette interdiction n’ont pas cessé de tatouer les visages. Quant à U Shing Phui Ling, il ajoute que l’arrivée des missionnaires chrétiens dans la région combinée avec l’interdiction de la pratique par le conseil révolutionnaire de 1962 à 1974 a participé au déclin du tatouage facial par les Chin. 

Daw Khui Shing Awi, de la tribu des Mun, déplore : « Je ne sais pas si notre culture était bonne ou mauvaise, mais j’ai découvert, à chaque fois que je visitais des villes, que toutes les femmes qui portent des tatouages sont vieilles et sur le point de mourir ». La femme de 71 ans conclut : « La pratique du tatouage va sûrement disparaître quand nous mourrons. »

La Birmanie subit la dictature du général Ne Win à partir de 1962. C’est le début de la persécution des Chin.

De l’animisme au christianisme

Au 19e siècle, l’arrivée des missionnaires et la colonisation britannique favorisent la conversion des tribus Chin au christianisme. Fin du 19e siècle, les premiers missionnaires gravissent les reliefs de l’Etat Chin pour prêcher la bonne parole. C’est le baptiste Arthur E. Carson qui s’attèle à la tâche. C’est ainsi que la religion chrétienne se propage dans l’état.

En 1947, à la fin de l’occupation britannique, l’état Chin est intégré à la Birmanie. Un accord d’autodétermination est signé pour permettre au peuple de choisir son organisation politique et administrative. Cependant après l’assassinat d’Aung San, l’accord n’est pas respecté et l’état Chin laissé à l’abandon. Puis, la Birmanie subit la dictature du général Ne Win à partir de 1962. C’est le début de la persécution des Chin.

Persécutions

En 1966, 35 % de la population Chin est chrétienne contre 90 % en 2010. Cette adoption du christianisme n’est pas suivie par le reste de la Birmanie, majoritairement bouddhiste. Cette différence religieuse deviendra le prétexte d’une persécution violente et durable. La junte militaire convertit de force les Chin au bouddhisme. Ils détruisent leur culture avec une forte répression.

Le peuple Chin sera en guerre avec le régime militaire jusqu’en juin 2012, date à laquelle une trêve officielle est annoncée. Le pouvoir militaire est transféré à un gouvernement civil. L’Etat Chin peut désormais accueillir des touristes et c’est un enjeu stratégique pour le développement du pays. 

Photos @Adam Koziol http://www.koziol.gallery/

L’avenir par le tourisme

L’état Chin est l’une des régions les plus pauvres et les plus isolées du Myanmar, avec un taux de pauvreté de 73 %. Les tribus souffrent de la malnutrition, de la mortalité infantile et du décès des femmes lors des accouchements. Certaines zones sont inaccessibles, car le Gouvernement militaire a longtemps négligé la création et l’entretien des routes. Depuis plusieurs années, les ONG font pression sur le Myanmar (ex Birmanie) pour que les rues et les infrastructures nécessaires soient construites. 

Malgré la pauvreté, libérés du joug de la dictature, les Chin sont heureux de pouvoir célébrer librement leur culture et leur langue. D’ailleurs, les touristes franchissent les régions montagneuses pour rencontrer les Chin. Ils photographient les dernières femmes aux visages tatoués. Ces dernières sont très étonnées de cet intérêt.

Elles les accueillent dans leur ferme familiale, et leur jouent parfois de la flûte traditionnelle au nez. Les femmes aux visages tatoués espèrent que le tourisme permettra d’enrichir l’État Chin, pour offrir un avenir meilleur aux jeunes générations. 

Propos recueillis par Nyein Ei Ei Htwe, du Myanmar Times et Michael Biach, de Transterra Media

Article paru dans le Tatouage Magazine 127

CHINS-combinepdf

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

error: Ce contenu est protégé.
elementum mi, Curabitur ut sit id ultricies pulvinar felis efficitur. porta. ut
%d blogueurs aiment cette page :