Joseph Cabri, le Bordelais tatoué

En 1817, le Bordelais Joseph Cabri est le premier tatoué à s’exhiber en France. Pour quelques sous, le vice-roi de Nou-Kahiva, arbore ses tatouages dans les foires ou le salon des curieux. En tenue traditionnelle royale, Joseph livre le récit de ses aventures dans l’archipel des îles Marquises. Son public est médusé : tatouage, cannibalisme, amour et royauté. Ses aventures exotiques captivent les foules. Voici le récit de son odyssée.

Article écrit pour Tatouage Magazine 134 – Publié en Avril 2020

Texte : Alexandra Bay — Crédits : Gallica Bnf, Retronews, Musée du quai Branly

La vie de Joseph Cabri est auréolée de mystères. L’homme est né durant l’année 1780, dans la ville portuaire de Bordeaux. Une partie des registres de naissances a péri dans des incendies au cours des siècles derniers. Joseph vit peut-être à Saint-Michel, près des quais. Ce quartier populaire s’anime au rythme des bateaux. À tout juste 14 ans, il devient marin. On connaît sa vie grâce aux deux versions du « Précis historique et véritable du séjour de Joseph Kabris, natif de Bordeaux, dans les îles de Mendoça […] ».

En 1817, lors de son retour en France, il confie son histoire à A-F Dulys. L’écrivain livre les péripéties du tatoué dans l’archipel des Marquises. Un deuxième précis complémentaire est imprimé à Rouen. Ces aventures sont relayées dans les quotidiens. Le cannibalisme et le tatouage sont des sujets exotiques. La presse l’appelle Joseph Kabris, parfois Kabri ou Cabris. L’acte de décès rédigé le 23 septembre 1822, à Valenciennes, mentionne le nom de Joseph Cabri, fils de Jean-Baptiste Cabri.

L’odyssée de Joseph Cabri débute en 1794, lorsqu’il embarque à bord du corsaire français le Dumouriez. Près des côtes ibériques, le capitaine Renault décide d’attaquer un galion espagnol. L’équipage français prend le dessus, tue le commandant et remplit ses coffres de piastres. De retour à Bordeaux, les matelots sont ravis de leur butin, mais les Anglais s’en mêlent ! Les Français sont faits prisonniers par une escadre royale britannique.

Pendant 15 mois, Joseph Cabri croupit dans une cellule de Portsmouth, mais « la chance » tourne de son côté. En 1795, l’armée britannique manque de soldats pour envahir la Bretagne. Elle enrôle des détenus français dans « la légion des émigrés ». C’est la fameuse bataille de Quiberon, un échec cuisant pour les Anglais. Blessé, Joseph repart pour la prison anglaise de Portsmouth.

Naufrage aux Marquises

On est toujours en 1795. Joseph Cabri saisit une nouvelle chance de sortir de prison. Le commandant Kuite manque d’hommes pour son vaisseau baleinier. Il engage donc le jeune Français. Dans ses précis, Joseph livre « sa version » de l’expédition. Dans l’océan Pacifique, les marins pêchent la baleine. Pendant le repas, l’équipage s’approche des îles Marquises. Une tempête soudaine s’abat sur le navire. À 3 lieues (environ 14,50 km) de l’archipel, un vent violent brise les mâts. Les vagues déchaînées fracassent le bateau sur un rocher sous-marin. Joseph plonge jusqu’aux débris du pont et y retrouve le cuisinier anglais Roberts. L’homme ne sait pas nager alors Joseph dirige seul ce « radeau » de fortune vers l’île la plus proche, Sainte-Christine. Le temps océanique redevient rapidement clément. Roberts et Cabri rejoignent l’île en 24 heures.

Dans « Voyage autour du monde fait dans les années 1803, 1804, 1805 et 1806 […] sur les vaisseaux “la Nadiejeda” et “la Neva”, commandés par Adam Johann Von Krusenstern, Tome 1 », le capitaine Von Krusenstern retranscrit une version bien différente : « Cet Anglais, dénommé Roberts, nous raconta qu’il était à Noukahiva depuis sept ans […] ; les matelots d’un vaisseau marchand anglais, révoltés contre leur capitaine, l’y avaient déposé, parce qu’il avait refusé d’entrer dans leur complot. […] Il nous avertit en même temps de nous défier d’un Français qui, ayant déserté d’un navire anglais, vivait aussi à Noukahiva depuis quelques années. » On est loin du naufrage spectaculaire.

Marié à Walmaïki, princesse de Nou-Kahiva

Déshydratés, les naufragés se reposent sur la plage. Puis, ils explorent l’île Sainte-Christine en quête d’eau potable. Sur leur chemin, ils rencontrent deux pêcheurs. Surpris, ces derniers les conduisent jusqu’au chef du roi. Leur arrivée agite la population du village. On les fait tourner sur eux-mêmes. On jauge la qualité de la « marchandise ». À ce moment-là, Roberts et Cabri craignent pour leur vie. On les conduit au Ketnouy, le roi de l’archipel. Son palais est situé à Nou-Kahiva.

Le roi les invite à se désaltérer dans la rivière. On leur offre ensuite un copieux repas avec du cochon et des fruits grillés. Cependant, Cabri et Roberts sont promis à un avenir bien plus funeste. En effet, les Noukaïviens décident de les sacrifier sur la montagne des Palissades. Au cinquième jour, les compagnons d’infortune sont conduits sur le lieu d’exécution. Les Noukaïviens fêtent les futures réjouissances. Est-ce que Joseph Cabri a déjà plu à Walmaïki, la princesse de Nou-Kahiva ? Elle supplie son père de les épargner et il accepte.

Sauvé du cannibalisme, Joseph Cabri séjourne au palais impérial pendant 4 mois. Il tente de se rendre indispensable à la communauté. Pour parfaire son intégration, il apprend le dialecte local. Une histoire d’amour naît avec Walmaïki et ils se marient peu de temps après. La cérémonie dure 4 jours avec un repas fastueux accompagné de musique et de danses ! À la fin des réjouissances, le roi offre un cadeau inestimable à Joseph Cabri.

Il le marque du sceau royal. Cabri raconte : « […] il me fit asseoir sur une natte près de lui, ordonna à un chef de sa garde appelé Haty, de me soutenir la tête, et me tatoua sur le visage le quart de masque qui me donne le titre de son gendre. Il ne s’en tint pas là : il me tatoua de même sur les deux paupières de l’œil droit un soleil que ces peuples nomment méhama, et qui me donnait le titre de juge. Je souffris beaucoup de cette dernière opération. »

Dans le premier précis de 1817, Joseph Cabri livre une version moins romanesque de son arrivée sur l’île. Ainsi, les deux hommes sont reçus avec tous les égards par le Ketnouy et sa population, pendant 4 mois. Ils se font tatouer et deviennent de vrais Noukaïviens. Puis, ils choisissent leur future épouse. Quelques mois plus tard, Cabri répudie sa première femme pour se marier avec la princesse Walmaïki. Cette histoire est peut-être plus proche de la réalité. Cependant, Cabri a réécrit un précis pour ses spectacles. Le public européen avait sûrement plus de frissons avec la version cannibale de ses aventures !

Querelles et trahison

Ainsi adoubé, Joseph Cabri devient grand juge de Nou-Kahiva. Guerrier redouté, il est aussi nommé vice-roi et chef de la garde royale. Son beau-père continue de lui encrer la peau. Joseph rapporte : « Ce fut alors qu’il me tatoua le plastron que je porte sur le sein droit, qui en est la dignité. [..] » Le Bordelais est parfaitement intégré à la tribu. Il respecte les us et coutumes des Noukaïviens. L’unique rite auquel il ne peut se résoudre est le cannibalisme. Pendant 9 ans, il coule des jours heureux auprès de sa femme Walmaïki et de ses 6 enfants sur l’île Nou-Kahiva. Seule ombre au tableau, il entretient des rapports conflictuels avec Roberts. L’Anglais est également marié en seconde noce à l’une des filles du roi, Eno-o-ae-a-ta (Le petit marseillais 1838). Les deux hommes se détestent et se livrent régulièrement bataille (La quotidienne du 24 juillet 1817).

Sur ordre de l’empereur Alexandre 1er de Russie, le capitaine Adam J. Von Krusenstern parcourt le monde, à la découverte de nouvelles terres. En mai 1804, il mouille ses vaisseaux « la Nadiejeda » et « la Neva » dans la baie des Marquises. Il rencontre Roberts qui devient son interprète et lien privilégié avec les Noukaïviens. Roberts demande à Von Krusenstern de se méfier de Joseph Cabri. Le russe écrit à ce sujet : « Il nous le dépeignit comme son ennemi mortel, qui employait tous les moyens possibles de le dénigrer auprès du roi et des insulaires, et qui même avait plusieurs fois attenté à sa vie. » Roberts lui dresse un portrait antipathique de Cabri. Von Krusenstern reste donc sur ses gardes. Cette attitude modifie sûrement ses échanges avec le Français.

Au bout de plusieurs jours, un incident se produit. Les Noukaïviens prennent les armes et se préparent à attaquer les équipages russes. Le capitaine Von Krusenstern relate : « Je soupçonnai alors que le Français pourrait bien être la cause de tout ce vacarme. Par méchanceté et peut-être par jalousie de ce que nous lui préférions l’Anglais, il avait voulu semer la désunion entre les insulaires et nous. » Le navigateur russe rencontre donc le Ketnouy pour éclaircir la situation. Joseph Cabri aurait menti au souverain. Il lui aurait indiqué que le capitaine avait l’intention de l’emprisonner. Pourquoi a-t-il inventé cette rumeur ? Est-ce qu’il se méfiait de Roberts, beaucoup trop proche de Von Krusenstern ? Cabri n’évoque pas ces faits dans ses écrits.

Un enlèvement opportun

Les vaisseaux russes sont dans la baie depuis 15 jours. Joseph Cabri raconte qu’il est invité par le capitaine Von Krusenstern. Il se déplace seul au rendez-vous. Au dîner, le russe lui verse une grande quantité de spiritueux. Ivre, le Français finit par s’endormir sur le bateau. Le capitaine Von Krusenstern lève l’ancre pour poursuivre ses expéditions. Joseph Cabri se réveille trop tard. Le vaisseau est bien loin des Marquises à présent. Cabri écrit qu’Adam J. Von Krusenstern l’a enlevé volontairement. Il lui avoue ainsi qu’il souhaite le présenter à l’empereur Alexandre 1er de Russie. Adam J. Von Krusenstern livre un tout autre récit de se départ inopiné : « Ce mauvais temps m’ayant décidé à m’éloigner de terre le plus tôt possible, je fus contraint d’emmener le Français Joseph Cabri, qui était venu fort tard à bord, et ne s’était pas montré. Il paraissait plus content qu’attristé de cette aventure, et je pensai que son dessein avait été réellement de partir avec nous. Roberts fut, par ce moyen, délivré sans y être attendu de son mortel ennemi. » Pourquoi affirme-t-il que Joseph Cabri était satisfait ? Souhaitait-il échapper à la colère du Ketnouy, ainsi trahi ? Était-il las de sa vie sur l’île ?

L’aventure océanienne de Joseph Cabri est terminée. En août 1804, l’homme du soleil est débarqué à Kamtschatka, région glaciale de Sibérie. C’est un vif écart de température pour le tatoué. Comme promis, le capitaine Von Krusenstern le présente à l’empereur Alexandre 1er de Russie, à Saint-Pétersbourg. Joseph Cabri exhibe ses tatouages et exécute des danses « sauvages ». En bonne grâce de Sa Majesté, il loge 8 jours au Palais et obtient même un poste de professeur de natation à l’école impériale de la marine. Il économise ainsi de l’argent pour se déplacer en France. En effet, Joseph souhaite retrouver ses parents. L’Empereur lui offre d’embarquer dans une escadre russe commandée par le vice-amiral Croun. Joseph Cabri arrive à Calais le 26 juin 1817. L’homme tatoué fait sensation ! La presse relate les aventures de Joseph dans les îles Marquises. La population est fascinée par le destin de ce Bordelais devenu vice-roi !

Exhibitions à Paris

En juillet 1817, à Paris, le Duc de Richelieu présente Joseph Cabri à Louis XVIII, le roi de France ! Sa Majesté Royale est émerveillée par les tatouages du Marquisien d’adoption. Elle souhaite connaître en détail ses aventures et lui fait même un don de 300 francs. Joseph Cabri est sur un petit nuage royal. Malheureusement, il découvre que ses parents sont décédés. Sans attaches, il veut rentrer à Nou-Kahiva.

Ainsi, il conclut dans son précis : « […] je me suis déterminé à me présenter à la curiosité du public, afin de me procurer les moyens nécessaires pour acheter des outils de toute espèce, des instrumens aratoires pour l’agriculture et des graines de tous genre, que j’espère emporter avec moi en retournant parmi les peuples Noukaïviens, pour leur en donner des notions, et terminer ma carrière auprès de mon épouse et de mes enfans. ».

Joseph Cabri s’exhibe et raconte son histoire aux spectateurs pour gagner sa vie. Il est le premier homme tatoué français à en faire un commerce. Sous la plume d’A-F Dulys, il rédige un livret de ses aventures rocambolesques, distribué durant ses représentations. C’est le fameux « Précis historique et véritable du séjour de Joseph Kabris, natif de Bordeaux, dans les Isles Mendoça, situées dans l’Océan Pacifique, sous le 10e degré de latitude sud, 240e degré de longitude ».

Dès le 24 juillet 1817, Joseph Cabri s’exhibe au Cabinet des Illusions, près du Palais Royal à Paris. Il est « l’homme extraordinaire ». Il se produit au moins jusqu’au 29 août 1817. Tous les jours, de 7 h à 9 h, les Parisiens découvrent ses aventures de sauvage pour la modique somme de 1 à 3 francs. Il poursuit sa tournée dans quelques villes de Province. On retrouve une trace de son passage au théâtre des arts de Rouen (8 novembre 1817), au 1 rue Fromanteau à Paris (28 février 1818) et près du Café de Foy à Lille (2 mai 1822).

Malheureusement, son histoire lasse le public qui ne se déplace même plus. Il s’exhibe principalement dans les foires du nord de la France. En septembre 1822, il est à Valenciennes. Son spectacle est assuré dans la demeure de « Sieur Rombaut », un tailleur de la grand place. Joseph Cabri est malade depuis plusieurs mois. L’argent de ses représentations ne lui a pas permis de rentrer sur son île de Nou-Kahiva. Il décède seul le 23 septembre, à l’âge de 42 ans. Il meurt officiellement d’hydropisie, un œdème généralisé causé par une insuffisance cardiaque. Pour éviter le vol de son corps, la mairie enterre Joseph Cabri dans la fosse commune du cimetière de Valenciennes.

Sources :

Gallica.fr
Retronews.fr
« Précis historique et véritable du séjour de Joseph Kabris, natif de Bordeaux, dans les îles de Mendoça… » rédigé par A.-F. Dulys.
« Précis historique et véritable du séjour de Joseph Kabris, natif de Bordeaux, dans les Isles Mendoça, situées dans l’Océan Pacifique, sous le 10e degré de latitude sud, 240e degré de longitude » par Kabris, Joseph
« Voyage autour du monde fait dans les années 1803, 1804, 1805 et 1806 par les ordres de Sa Majesté impériale Alexandre Ier, empereur de Russie, sur les vaisseaux “la Nadiejeda” et “la Neva”, commandés par M. de Krusenstern – Tome 1 », par Krusenstern, Adam Johann von (1770-1846)
Revue philomathique de Bordeaux et du Sud-Ouest. 1933. Article de E-G Faure

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ALEXANDRA BAY
Je suis tombée amoureuse du tatouage à l'âge de 17 ans. J'ai 42 ans et j'écris pour Tatouage Magazine.
Ecrivez-moi alexandrabay@me.com

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