Insoumises et tatouées, histoire de prostituées

**

La prostitution est « la plaie » que toutes les sociétés dites « civilisées » tentent de maîtriser depuis des millénaires. Entre 1830 et 1930, c’est l’âge d’or des maisons de tolérance en France, les fameux bordels. Le système réglementariste encadre les activités de la prostitution légale. Cependant, sur les trottoirs, les insoumises font de la résistance. Sous la protection du souteneur, ces tatouées de petite vertu troublent l’ordre public.

Texte : Alexandra Bay – Article publié dans Tatouage Magazine

En France, entre 1830 à 1930, c’est la grande époque des maisons de tolérance. Les prostituées qui y exercent leurs talents sont appelées « filles publiques ». Depuis le XIXe siècle, le système réglementariste encadre l’amour vénal de manière drastique. En façade, les politiques maîtrisent le vice et préservent la tranquillité des foyers bourgeois. En réalité, la misère intensifie le phénomène des insoumises. Sur le trottoir, ces femmes tatouées perturbent les bonnes mœurs. Souvent endettées et sans attaches, elles vendent leur corps pour quelques francs. Elles vivent de l’un des plus vieux métiers du monde.

Le plus vieux métier du monde

Et pour cause… La prostitution se retrouve dans toutes les sociétés depuis des millénaires comme les prostituées de Babylone, les hétaïres ou courtisanes de la Grèce antique et les esclaves sexuelles de Rome. Et à ces différentes époques, le tatouage orne déjà les peaux, hommage divin ou au contraire, marque d’infamie. À Babylone, 5 000 ans avant Jésus-Christ, les danseuses ou les musiciennes se font tatouer le signe de leur saint-patron Bès sur les cuisses. Elles améliorent ainsi leurs performances artistiques. Les femmes se produisent dans les maisons de bière. On les écoute, on les admire et on paie pour goûter à leurs charmes. Certaines officient dans les temples, ce sont les prostituées sacrées. Les fidèles s’unissent avec elles pour approcher la divinité, au plus près. Selon une légende, le temple d’Aphrodite, déesse de l’amour, aurait abrité plus de mille prostituées sacrées.

Empire Romain

Dans l’Empire romain, ce sont les esclaves qui assouvissent le désir des hommes et des femmes libres. Au Ve siècle avant Jésus-Christ, le législateur Solon réglemente la prostitution et construit des lupanars financés par la cité. Ce sont les ancêtres des bordels. À Pompéi, dans un lupanar quasi-intact, les spécialités de chacun(e) sont peintes au-dessus de leur « chambre ». Usés, considérés comme des objets, ces prisonniers sexuels fuient parfois. L’inscriptio frontis, le tatouage sur le front est la punition du fugitif.

Le maitre de conférences, Luc Renaut raconte l’histoire de l’esclave Gastron. Il doit assouvir toutes les exigences de sa maîtresse Bitinna. Cette dernière découvre qu’il a offert du plaisir à d’autres femmes. Folle de jalousie, elle fait appeler Kosis le tatoueur avec ses aiguilles et son encre. Elle déclare : « puisque ce prétendant homme ne veut rien savoir, il va apprendre ce qu’il vaut en portant cette inscription sur le front. » 

Justinien ou l’ironie

Au Moyen Âge, à partir du Ve siècle après J.-C., entre pression morale et maladies vénériennes, la société essaie d’endiguer le phénomène. Cependant, les monarques sont les premiers à céder aux plaisirs de la chair. Entre 400 et 500, Justinien réglemente la pratique et il connaît bien son sujet, car sa femme Théodora était une prostituée. En l’an 808, Charlemagne autorise les corporations de prostituées. On les appelle les filles publiques. L’état les taxe et leur impose d’exercer dans les « clapiers » ou les « bordeaux » tenus par des maquerelles. On les retrouve à la Cité, dans les rues de Glatigny, Mascon, la Boucherie, etc. Au XIe siècle, le Palais des rois de France a sa propre corporation de « Prostituées royales ». Elles assouvissent les désirs du souverain où qu’il soit.

Le harem de François 1er

Sous le règne de François 1er, on compte environ 6 000 filles publiques. Le roi dispose toujours de son « harem », mais attention, il s’agit de « filles nobles » comme Mademoiselle d’Helly. La différence avec les filles publiques ? Elles ne transmettent pas de maladie vénérienne… En 1734, on punit et tatoue la maquerelle. On la promène sur un âne, le visage tourné vers la queue, portant un écriteau « maquerelle publique ». On la fouette, puis on achève son humiliation en lui inscrivant la lettre M sur la peau. Malgré les ordonnances en tous genres, les rois sont bien incapables de contrôler la prostitution qui se propage au rythme de la misère.

Le système Règlementariste

Entre 1799 et 1804, durant le Consulat dirigé par Napoléon de Bonaparte, le métier connaît un gros changement. Le pouvoir exécutif met en place le système réglementariste. La prostitution est tolérée, uniquement si elle respecte les règles imposées par l’État. La police des mœurs est créée pour surveiller les filles publiques. La loi de 1829 les oblige à exercer uniquement dans les maisons de tolérance, signalées par un gros numéro sur la façade. Les tenancières des établissements doivent tenir un registre des filles et consigner leurs activités en chambre. Chaque prostituée s’enregistre à la préfecture de police. Elle reçoit une carte. Les contraintes sont lourdes et nombreuses sont celles qui vivent dans la clandestinité.

Les insoumises

Ce sont les insoumises, on les retrouve sur la promenade des Champs-Élysées ou dans le quartier de l’Opéra. Elles s’appellent Belle-cuisse, Faux-Cul, Mignarde, Cocarde, la Bancale, Modeste, etc. Ce sont des petits « noms de guerre » affectueux affublés par leurs camarades d’infortune. Il s’agit d’échapper aux poursuites judiciaires ou tout simplement à la surveillance de la justice. On oublie les demi-mondaines Réjane, Cléo de Mérode ou Liane de Pougy. Ces cocottes rêvent de se faire épouser par de riches hommes et ont toute leur chance, comme la célèbre Sara Bernhardt.

Alexandre Parent-Duchâtelet compte environ 4 000 à 5 000 illégales qui échappent à la surveillance étatique.

Les grandes horizontales

On passe sur la glorification des grandes horizontales par les artistes fascinés, comme l’écrivain Alexandre Dumas fils ou le peintre Toulouse-Lautrec. On veut connaître la vie de ces pierreuses tatouées qui se font prendre derrière les fortifs. Ces filles au cœur brisé qui finiront leur vie tribade, soit lesbienne. Un fléau plus menaçant que l’insoumise, c’est dire ! En 1836, le médecin hygiéniste Alexandre Parent-Duchâtelet s’intéresse à ces femmes. Il est le premier à rédiger une étude anthropologique approfondie sur ces marginales : « De la prostitution dans la ville de Paris, considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration. » Il devient alors l’apôtre du réglementarisme et compte environ 4 000 à 5 000 illégales qui échappent à la surveillance étatique.

Au sein de la maison close, la tenancière garde l’argent des passes et cumule les dettes des filles

Condamnées à l’endettement

Au début du XXe siècle, les tenancières gagnent bien leur vie avec les maisons de tolérance. Parfois, ce sont d’anciennes filles publiques qui ont quitté le métier pour se marier. Elles se lancent en couple dans cette entreprise. Elles choisissent leurs futures recrues grâce aux intermédiaires. En effet, il existe un vrai réseau de recrutement dans les grandes villes. À Paris, Bordeaux, Marseille, des bureaux de placement publient des petites annonces et les procureuses, surnommées ainsi par la police, écument les salles des pas perdus dans les gares, les squares, les hôpitaux, etc.

Poissons Recruteurs

Des hommes ou « poissons-recruteurs » traînent dans les cafés et aux alentours de la porte Saint-Martin, de la rue Saint-Denis, près de République, à Paris. Ils y rencontrent une jeune fille fraîchement débarquée de sa province, à peine la vingtaine. Pleine d’espoir, elle cherche du travail. Et à cette époque, il n’y en a pas ! Elle n’est pas forcément jolie, mais bien faite. Au bout de plusieurs jours, le ventre vide, elle sera plus facile à convaincre. Le recruteur lui offre un p’tit repas et une nuit d’hôtel, puis il la présente à la maison de tolérance. Il gagne 50 francs à chaque transaction.

Au turbin !

Débarquée le matin, la fille travaille le soir même ! On dit qu’elle est à la « redresse ». À ce stade, elle est déjà endettée. Ironie du sort, elle doit rembourser son trajet, alors qu’elle rêvait d’une vie meilleure ! Au sein de la maison close, la tenancière garde l’argent des passes et cumule les dettes des filles. Elles doivent tout payer, le repas, l’alcool, et même louer les vêtements, les draps… Et les prix sont prohibitifs… Par exemple, la tenancière lui vend des souliers pour 35 francs, l’épicerie parisienne « le bon marché » propose la même paire à 6 francs. Si on compte la passe à 10 francs dans un « bordel de luxe »… Sans être doué en calcul, on a vite saisi le taux d’endettement de ces jeunes filles.

Le souteneur, amour et voie de garage

Au XXe siècle, la misère dans les grandes villes intensifie le phénomène des insoumises et du proxénétisme. L’écrivain français Maxime Ducamp compte alors 120 000 illégales juste à Paris. Comme Jean Feixas l’écrit si bien dans le Ruban « Le nombre des filles augmentant d’une part, la capillarité des personnels entre le bordel et le trottoir ne cessant de s’accroître d’autre part, le pouvoir était à prendre. Le peuple des putains était à merci ! » Le plus vieux compagnon de la prostituée, c’est son proxénète.

Voyou tatoué

Le voyou tatoué plaît avec son allure de mauvais garçon. La fille se sent protégée dans les bras de ce dur à cuire. Le souteneur n’est pas toujours tendre avec sa «marmite ». Si l’argent ne rentre pas, il la bat, mais surtout pas au visage. Lorsqu’elle comprend « la leçon », elle repart au galop comme l’assène le tenancier Ernest Beaudarmon dans « La Maison Philibbert » : « Une femme c’est comme une jument, ça s’corrige au fouet et à la cravache… […] Après la raclée d’un vrai mac, madame peut redescendre au turbin. »

Incorrigible romantique

Eternelle amoureuse, l’insoumise cède à la coquetterie du tatouage, comme son homme. Elle revêt alors ses initiales ou son prénom. En 1836, le médecin hygiéniste Alexandre Parent-Dûchatelet mentionne le tatouage de ces femmes avec dureté : « Ces inscriptions servent à montrer avec quelle facilité ces femmes changent d’amants, et combien sont mensongères ces protestations d’attachement à la vie ou à la mort ; j’en ai vu plus de trente sur le buste d’une femme dans l’infirmerie de la Force, sans compter celles qu’elle pouvait avoir sur d’autres parties du corps. » Si le tatouage devient l’indice du criminel récidiviste chez l’homme, il est le témoignage d’une moralité déchue chez les femmes. À suivre.


Insoumises et tatouées, deuxième partie

À la fin du 19e siècle, adepte du réglementarisme (qui encadre la prostitution légale), l’écrivain « historien » français Maxime Du Camp recense environ 120 000 insoumises à Paris. Dans la capitale, ces femmes se prostituent en toute illégalité. Elles ne sont pas enregistrées à la préfecture et contrairement aux filles à carte, ne subissent pas les visites gynécologiques régulières pour la vérification des maladies vénériennes.

Les insoumises effraient les moralistes, incontrôlables comme la syphilis qui se propage dans les foyers les plus honnêtes. Il faut dire que posséder une carte est contraignant, car c’est une inscription à vie sur les registres de la préfecture de police. Seul l’amant peut demander une radiation, suivie d’une période de probation de 3 à 9 mois. La femme qui devient « honnête » se voit stigmatiser par cette inscription, sans parler des tatouages. Certaines écrivent des courriers aux préfets et les supplient d’être rayées définitivement des registres.

Saint-Lazare

Le phénomène des « insoumises » intéresse le médecin français Oscar Commenges. Il fréquente Saint-Lazare, à Paris. L’hôpital-prison soigne les maladies vénériennes et accueille les jeunes femmes placées sous correction paternelle. C’est parfois le refuge de l’insoumise qui veut échapper à son souteneur violent. Le médecin va étudier le profil de plus de 2368 prostituées illégales. Il recoupe ensuite toutes les informations pour en dresser un portrait précis : son âge, ses origines sociales, etc.

Sous l’influence d’Alexandre Parent du Châtelet et de son rapport sur la prostitution légale à Paris, Oscar Commenges publie en 1897 une analyse intitulée « Hygiène sociale. La Prostitution clandestine à Paris. » Le médecin explique les raisons de cette forme de prostitution : « Paresse, vanité, et désir de briller, l’abandon d’une première faute et la grossesse qui en a été la conséquence, l’inconduite des parents, les mauvais traitements subis dans les familles, les mauvaises fréquentations, l’influence des camarades, l’insuffisance du travail, la misère. »

Elles occupent des emplois désormais disparus comme allumettières, feuillagistes, culottières, peintres en éventails, etc….

Misère sociale

Les insoumises s’appellent Blanche, Jeanne, Louise ou Marguerite. Parfois maltraitées, elles quittent un foyer familial déserté ou s’éloignent du giron paternel pour rejoindre Paris. Souvent mineures et naïves, elles débarquent avec des rêves taillés pour une grande ville. Malheureusement, elles ne seront ni chanteuses ni danseuses, mais ouvrières ou domestiques, si elles ne crèvent pas de faim dans la rue. Les petits métiers d’antan ne paient pas beaucoup, entre 2 francs 50 et 4 francs par jour, tout au plus. Elles occupent des emplois désormais disparus comme allumettières, feuillagistes, culottières, peintres en éventails, etc. Elles tentent de survivre seules alors que le coût de la vie est élevé, la faute à Haussmann. L’homme politique français a transformé Paris en ville lumière.

Les fortifs, zone de non-droit

La spéculation immobilière, les travaux et l’urbanisation ont repoussé le prolétariat aux limites de la capitale. Adolphe Thiers a érigé une enceinte autour de Paris, « les fortifs » qui finiront par devenir un bidonville et l’abri de toute une population marginale de petits métiers parisiens : chiffonniers, éboueurs, etc. La construction des fortifs attire plus de  45 000 ouvriers et officiers du génie. Cette nouvelle population intensifie la demande « sexuelle ». Les pierreuses y laissent leurs genoux.

Les pierreuses

Ces prostituées se font prendre à même le sol pour quelques centimes. Oscar Commenges relève que la plupart des insoumises sont issues de quartiers populaires comme Montmartre, la Chapelle, Belleville, Ménilmontant, Charonne. C’est aux bals « des débutantes » que la demoiselle tombe dans la spirale infernale de la prostitution. Le médecin affirme « C’est souvent au retour de ces réunions que de très jeunes filles, excitées par la danse et la boisson, se laissent entrainer loin de leurs compagnes et cèdent aux désirs du cavalier… »

À Paris, il y a plus de 115 cafés dans lesquelles plus de 600 femmes se livrent à la prostitution illégale.

Oisiveté mère de tous les vices

Oscar Commenges dresse le portrait d’une femme immature et oisive. Et comme le dit l’adage « l’oisiveté est mère de tous les vices ». Il faut dire que l’industrie du sexe ne connaît pas la crise et le prix d’une passe équivaut à une journée de travail. Ainsi, l’insoumise descend dans la rue et décomplexée, accoste l’amateur. Elle vend ses charmes dans la rue du poil au con, la rue trace-putain ou Gratte-cul… Elle devient belle-de-nuit dans les bals ou les cabarets. Dans les brasseries, elle incite le client à picoler et s’il reste docile, elle se laisse prendre dans une chambre attenante. Le 19e siècle marque la libéralisation des commerces de débit de boisson. À Paris, il y a plus de 115 cafés dans lesquelles plus de 600 femmes se livrent à la prostitution illégale.

La picole et les bals

L’insoumise exerce aussi ses talents chez le marchand de vin qu’Oscar Commenges accuse : « Les insoumises mineures logent, presque toutes, dans des hôtels garnis tenus par des marchands de vin. C’est dans ces garnis que la mineure qui loge encore chez ses parents peut trouver une hospitalité facile pour conduire le client qu’elle a rencontré dans la rue. Les marchands de vin et les maîtres des garnis jouent un rôle d’entremetteurs comme le font dans certains grands hôtels, quelques domestiques ou maîtres d’hôtel. »  Le réseau prostitutionnel est suffisamment rodé et ingénieux pour échapper à la loi. Heureusement, le souteneur veille la police et alerte. Dans les bons mois, il gagne entre 2000 et 3000 francs, alors il vit aux crochets de sa « marmite ».

Des filles sous influence

Le médecin finit d’observer : « Dans ces bals, fort nombreux, se rencontrent des jeunes gens sans travail qui n’attendent qu’une occasion favorable d’exploiter la jeune fille, lorsqu’elle aura le malheur de les écouter : là se trouvent des hommes sans profession avérée, des déclassés de tous les états, des gens qui vivent de vol et de rapine et qui dépensent avec les filles qu’ils rencontrent le produit de leurs méfaits […]» Le souteneur protège l’insoumise, mais il est aussi celui qui la trompe, la bat et parfois, l’assassine. Cependant, elle a besoin de sa protection dans la rue. Plus il inspire la terreur, mieux c’est. Le tatouage assoit sa réputation de mauvais garçon.

Tatoueurs français

D’ailleurs, les officines du tatoueur à la française sont les lieux de passage de cette population interlope. On le rencontre chez le marchand de vin, dans les brasseries ou dans les bals. Ils se déplacent avec son album de dessins, sa triplette d’aiguilles et son encre de Chine. Fin du 19e siècle, le père Rémy est « le tatoueur attitré des gisquettes  et de leurs amants de coeur ». Il brodanche les couennes au canal de l’Ourcq à Pantin.

Signes de prostituées

L’opération est toujours la même. Le piqueur public lave la région à tatouer et dégraisse la peau avec de l’eau-de-vie. Il colle le papier calque avec le motif sur la peau. Il pique le dessin avec des aiguilles emmanchées. Puis, il passe de l’encre sur la plaie pour qu’elle imprègne la peau. Pour finir, il nettoie le tatouage à l’eau distillée ou parfois, avec sa salive.  Les filles se font souvent tatouer les parties intimes et cachées. Les grains de beauté sur le visage sont l’indice de tatouages bien plus nombreux. Elles arborent des initiales ou une fleur sur le haut du bras ou de l’avant-bras et pour les plus audacieuses, au-dessus de la poitrine.

Ces inscriptions servent à montrer avec quelle facilité ces femmes changent d’amants, et combien sont mensongères ces protestations d’attachement à la vie ou à la mort;

Alexandre Parent du Châtelet

Le père Remy

Dans Le Figaro du 21 octobre 1891, le père Remy raconte à ce sujet : « Il y a beaucoup de femmes qui viennent me demander de leur tatouer sur le bras le nom de leur amant. Je leur conseille toujours de ne pas le faire, en leur assurant qu’elles s’en repentiront plus tard. Même pour les prostituées, c’est dans la suite un embarras énorme. Quelque peu d’illusions que puisse se faire leur amant d’un instant, il n’est pas agréable pour lui d’avoir sous les yeux cette inscription: «J’aime Léon, ou j’aime Alphonse pour la vie».

Ces stigmates, ces marques d’affection temporaires, mais indélébiles, sont pour les médecins, une preuve d’instabilité de la prostituée.  Alexandre Parent du Châtelet écrit : « Ces inscriptions servent à montrer avec quelle facilité ces femmes changent d’amants, et combien sont mensongères ces protestations d’attachement à la vie ou à la mort; j’en ai vu plus de trente sur le buste d’une femme dans l’infirmerie de la Force, sans compter celles qu’elle pouvait avoir sur d’autres parties du corps. »

Etudes sur le tatouage chez les prostituées

Toujours à l’hôpital-prison de Saint-Lazare, lieu d’observation idéal, les médecins Albert Leblond et Arthur Lucas reproduisent les tatouages des filles publiques et des insoumises. En 1899, ils publient un recueil intitulé « Du tatouage chez les prostituées ». Ils décalquent 23 motifs sur la peau des détenues. Parmi les descriptions les plus intéressantes, on retrouve l’immuable « J’aime mon homme « prénom » PLV (pour la vie) » . Placé sur le bras gauche près du coeur, c’est l’élu. Les initiales et prénoms sont innombrables, le profil de l’homme ainsi que les devises. L’insoumise se fait tatouer sur le bras ou l’avant-bras.

PLV pour la vie

L’inscription petit mec est du pur argot, il signifie que la détenue fait vivre le ménage. Les fleurs ne sont pas en reste comme la pensée qui témoigne d’un amour romantique ou le lierre : « Je meurs ou je m’attache ». Les deux mains indiquent une union et le poignard symbolise une terrible vengeance en cas de séparation. La croix sur un « j’aime julot » témoigne de regrets éternels. Le coeur avec une flèche est une rupture. La seule façon de se remettre d’un amour déçu ? La picole. Une femme publique porte sur la peau un verre et une bouteille avec la phrase « vive le vin ! » Leblond note « Le moment de la rupture suivi d’idées violentes est atténué par le vin, et c’est bien là un sérieux indice de l’état de déchéance morale du sujet.” L’oiseau symbolise l’absence prolongée de l’amant. Parfois, il tient une lettre d’amour dans son bec.

Une prostituée de luxe dévoile sur la cuisse gauche le mot excelsior avec une flèche se dirigeant vers la vulve.

Obscénités

Les tatouages obscènes sont assez rares chez les prostituées. Une jeune femme de 19 ans révèle sur le bras droit un « J’aime la bite ». Dans d’autres rapports de médecine, on retient les motifs les plus incongrus. Une autre affiche un zouave sur chaque fesse croisant la baïonnette et une banderole avec l’inscription « On n’entre pas ?” Une autre révèle sur la cuisse une main de femme ornée d’un bracelet avec l’index dirigé vers la vulve. Une prostituée de luxe dévoile sur la cuisse gauche le mot excelsior avec une flèche se dirigeant vers la vulve. Une prostituée avait une feuille d’alfa sur le front. Pour exciter ses clients, elle leur révélait qu’elle portait la même sur ses parties génitales.

Tatouage et Obscénités

Ces tatouages qualifiés d’obscènes étaient bien plus rares chez les femmes. Pour la prostituée ou l’honnête femme en devenir, cette marque du passé reste difficile à dissimuler ou à assumer. Comme le confirme le Dr Laurent : «  Que voulez vous me disait une prostituée, il y a des gens que cela crispe ; beaucoup s’en vont sans rien faire et sans payer !” Puis, il continue :  “Aujourd’hui, cette malheureuse est débarrassée de son cauchemar. Elle porte bien au bras une petite cicatrice, mais ses amants ne peuvent plus y lire : ‘J’aime Léon’. Et chaque jour, ou plutôt chaque nuit, elle bénit le médecin qui l’a détatouée.” La méthode efficace de détatouage du Dr Variot sauvera de nombreuses destinées.

Le 13 avril 1946, « La veuve qui clôt » Marthe Richard, conseillère municipale de Paris, fait voter une loi pour la fermeture définitive des maisons closes dans tout le pays.

La guerre de 14-18

Cependant, avec la guerre de 14-18, les préoccupations seront toutes autres. Car, la France envoie ses hommes au front et forcément, on y retrouve nos proxénètes. Ces durs à cuire vont vivre la guerre sale et traumatisante des tranchées, laissant leurs amantes éplorées ou presque. Les femmes n’auront pas le temps de se lamenter, elles vont largement participer à l’effort de guerre. Elles deviennent les nouvelles chefs de famille et sont les piliers de la France. La culture tattoo façon bousille va disparaître progressivement.

La grivoiserie à la française aussi, car le 13 avril 1946, une ancienne prostituée signe la fin du règne des bordels. « La veuve qui clôt » Marthe Richard, conseillère municipale de Paris, fait voter une loi pour la fermeture définitive des maisons closes dans tout le pays. Elle veut éradiquer la prostitution de la société française. Cependant, on le sait avec le temps, la répression favorise les réseaux criminels souterrains et les insoumises sont loin d’avoir disparu.

Sources :

Le Ruban de Jean Feixas

Les filles de noce d’Alain Corbin

Les maisons closes de Laure Adler

“Les tatouages : tatouages, tatoueurs, tatoués, les tatouages chez les prostituées…” de Jean Fauconney, 1908

La pornologie ou histoire nouvelle, universelle et complète de la débauche et de la prostitution […] de Morel de Rubempré, environ 1800

Du tatouage par Albert Mayrac, 1900

La prostitution clandestine à Paris, Docteur O. Commenge

Une histoire de la prostitution par Jimmy Leipold

Prostitution d’Yves Guyot (1882)

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

error: Ce contenu est protégé.