Maternité et Tatouage

C’est le printemps avec sa livraison de bébés aux futures familles ravies ou surprises. Évènement réfléchi ou imprévu, il n’empêche que vous avez des envies de tatouage ou une séance bloquée de longue date et vous vous posez des questions. Peut-on se faire tatouer enceinte ? A-t-on droit à la péridurale ? Peut-on allaiter et se faire tatouer ? Tatouage Magazine fait le point avec le dermatologue français et spécialiste du sujet, Nicolas Kluger.

Texte : Alexandra Bay – Photos : ITC – Marlon Schmeiski – Janko Ferlic – D.R.

Saviez-vous qu’au début du 20e siècle, la presse américaine plaisantait sur la grossesse d’une artiste de cirque tatouée. Le bébé à naître aurait certainement la peau tatouée. Ainsi, les journalistes émettaient l’hypothèse que l’encre passerait de la peau de l’artiste à son fœtus. Humour ou croyance, cette idée paraît bien absurde et pourtant, les nanoparticules des encres et des aiguilles pourraient circuler dans le corps et en théorie, passer la barrière placentaire, mais on ne s’affole pas pour autant. Quels sont les risques pour la grossesse ? Avant toute chose, il est primordial de comprendre le fonctionnement du tatouage et ses effets sur votre corps.

Le tatouage, c’est quoi ?

Lorsque vous vous faites tatouer, l’artiste utilise son dermographe pour vous injecter de l’encre dans le derme (voir schéma). Avec un va-et-vient incessant, les faisceaux de fines aiguilles (entre 0,25 mm et 0,40 mm chacune) perforent l’épiderme pour y introduire de l’encre. C’est ce qu’on appelle l’effraction cutanée. Durant ce processus, les aiguilles provoquent une brèche dans la barrière cutanée, une porte ouverte aux infections bactériennes. Puis, elles déposent les pigments dans le derme papillaire et/ou réticulaire, à une profondeur d’environ 1 à 2 mm. Le derme est irrigué par des vaisseaux sanguins et le réseau lymphatique fait circuler la lymphe dans le corps jusqu’aux ganglions lymphatiques.

Ces glandes vont irriguer les cellules immunitaires ou plus communément macrophages pour faire leur boulot de nettoyage. Car les pigments d’encre sont considérés comme des ennemis à dégager. Les macrophages les « mangent » ou les phagocytent. Certains d’entre eux les évacuent vers les glandes lymphatiques, tandis que les autres restent en place dans le derme. C’est grâce à cette action que les pigments restent en suspension sous l’épiderme et sont préservés. En effet, si les macrophages meurent environ tous les 30 jours, ils sont remplacés par des macrophages tout neufs qui emprisonnent de nouveau les pigments, c’est un cycle « presque » infini.

Nanoparticules

Dans le processus du tatouage, hormis l’inflammation causée par l’effraction cutanée, l’inquiétude est plutôt liée aux microparticules des aiguilles ou nanoparticules contenues dans les encres qui circulent dans le sang. En effet, le derme est directement irrigué par le sang. C’est par ce biais que les particules vont circuler dans le corps. Sciences et vie rapportait que des chercheurs avaient constaté « le dépôt de particules d’usure des aiguilles à tatouer de taille nanométrique et micrométrique dans la peau humaine qui se déplacent vers les ganglions lymphatiques».

Les aiguilles de tatouage peuvent contenir du nickel et du chrome, donc des matériaux pas vraiment naturels pour le corps. C’est la même constatation pour les encres qui peuvent contenir du dioxyde de titane, et d’autres additifs toxiques selon la qualité des encres. Il faut savoir qu’en France, il existe des normes très strictes dans l’élaboration des encres, dont le débat est toujours en cours. Cependant, ce n’est pas le sujet de notre article. Si la circulation de ces nanoparticules est un fait, cependant, il n’existe aucune étude sur sa toxicité et ses effets sur l’être humain et/ou le fœtus. Puis, on vous rassure, l’encre que vous avez déjà sous la peau n’est pas nocive pour votre fœtus.

Grossesse et tatouage

Surprise, vous avez un bébé en route ! Et vous vous êtes fait tatouer sans savoir que vous en étiez à votre premier mois de grossesse ! Ne stressez pas ! Déconseiller le tatouage durant la grossesse est surtout un principe de précaution comme le confirme le dermatologue français Nicolas Kluger. Lors de ses études, il a étudié la question de la grossesse et du tatouage sur des artistes tatoueuses, les meilleurs sujets. Il n’a observé aucune complication particulière. « On sait que les nanoparticules circulent partout et donc passent la barrière placentaire. On n’en connaît pas les conséquences. Étant donné que le tatouage n’est pas un acte urgent à faire. Il semble plus prudent de demander aux femmes enceintes d’éviter de se faire tatouer. Évidemment, le premier trimestre lorsqu’on ne sait même pas qu’on est enceinte, c’est comme l’alcool, on n’y peut rien. Il ne s’agit pas de culpabiliser les femmes. »

De plus, on peut imaginer que la taille du tatouage impacte sur la quantité de nanoparticules libérées. Si vous avez opté pour un minuscule motif de style fineline sur le poignet, l’impact des nanoparticules est certainement moindre. Aussi, on ne se torture pas sur de possibles conséquences. De toute façon, c’est fait ! Ensuite, au-delà du premier trimestre, avec un ventre souvent lourd à porter, les femmes ne se font pas tatouer, car il n’y a pas de position confortable constate le dermatologue. Pour finir, si vous savez que vous êtes enceinte, soyez raisonnable, attendez la fin de votre grossesse pour vous faire tatouer. Votre corps sera de toute façon mobilisé par le/la futur(e) petit roi ou petite reine à venir !

Le risque infectieux

L’autre facteur risque du tatouage durant la grossesse est principalement infectieux. Enceinte, vous n’avez pas le droit de prendre beaucoup de médicaments hormis le basique paracétamol. Alors, imaginez si vous contractez une infection. Comme évoqué plus haut, le tatouage est une effraction cutanée. Elle n’est pas totalement anodine pour votre corps et provoque une petite réaction inflammatoire. C’est la raison pour laquelle le tatouage est douloureux durant les premiers jours, avec une peau rougie. Lors de la séance, si le tatoueur a respecté toutes les mesures de précaution d’hygiène, il a quand même limité les risques.

Ensuite, si vous observez une hygiène et des soins irréprochables, vous devriez avoir une cicatrisation saine. Si, malgré tout, vous contractez une infection, il n’y aura pas de solutions spécifiques. Nicolas Kluger raconte : « C’est arrivé une fois à une femme enceinte qui a fait une infection un peu spéciale sur un tatouage. La décision a été de faire une abstention thérapeutique, car certains antibiotiques n’étaient pas autorisés durant la grossesse. Et dans les risques théoriques, car ça ne s’observe pas si le tatouage est réalisé dans des conditions d’hygiène standard, ce sont les risques d’hépatite C ou de VIH, qui aussi par transmission, pourrait arriver au bébé. Là aussi, ce sont plutôt des hypothèses théoriques, que réelles. »

Péridurale et grossesse

Voici la question que vous attendiez avec impatience ! Elle revient très souvent sur les forums des futurs mamans tatouées. Le phénomène mode 00’s du tatouage situé au bas du dos n’y est pas totalement étranger. Nicolas Kluger évoque la problématique  : « Il y a eu un article en 2001 qui posait juste la question « Est-ce qu’on risque de carotter et de mettre des pigments autour de la moelle épinière, et finir avec une réaction inflammatoire, des symptômes neurologiques ou une paralysie ? » Il y a 0 cas, aujourd’hui. Malheureusement, il y a encore des anesthésistes qui gardent cette habitude et on constate qu’il s’agit alors d’opinion personnelle. On propose d’inciser, mais si on peut éviter, on évite.

En général, les tatouages ne couvrent pas toutes les zones de la péridurale. Il y a au moins 3 espaces où l’anesthésiste peut poser sa péridurale. Dans les situations d’urgence, ils piquent directement dans le tatouage ; car de toute façon, s’ils incisent, il faut qu’ils aillent au moins jusqu’au gras et ça paraît compliqué de vérifier cela. Le tatouage du bas du dos n’est plus vraiment à la mode, c’est très connoté année 2000. Ce n’est plus une question qui se pose vraiment. » Si vous tombez sur un anesthésiste récalcitrant, proposez-lui de signer une décharge.

Avant d’en arriver à cette situation extrême, Nicolas Kluger conseille d’anticiper la question et ce, bien avant l’accouchement. En effet, vous avez 9 mois pour évoquer la question avec le personnel de santé. Vous avez le droit de demander à ce que votre souhait de péridurale soit consigné dans votre dossier médical.

L’allaitement et le tatouage

Par mesure de précaution, il est déconseillé de se faire tatouer durant l’allaitement. Manque de pot, vous attendez depuis deux ans pour vous faire tatouer par X dont l’agenda est over-booké. Vous avez payé vos arrhes et vous avez mal au coeur d’y renoncer. De plus, vous tenez à allaiter votre bébé. De la même manière, il n’existe pas d’études concrètes, mais un fait, celle que les nanoparticules circulent dans le sang. Ainsi, on peut imaginer que le pic de nanoparticules intervient durant la séance de tatouage et se poursuit en diminuant, la semaine suivante. Les nanoparticules seront ensuite complètement éliminées par le corps dans les urines.

C’est pendant cette période que Nicolas Kluger conseille d’éviter l’allaitement. Si vraiment, vous ne voulez pas rater ce rendez-vous, prenez plusieurs tire-lait et faites des stocks. Prévoyez un bon planning et des récipients parfaitement stériles, mais surtout en verre (second degré, on pense au scandale du bisphénol, des biberons avent). Il faut savoir que le lait maternel se conserve au réfrigérateur durant 8 jours et au congélateur pendant 6 mois ! On vous laisse imaginer que cette solution est parfaitement réalisable. Vous pourrez ainsi assouvir vos envies de maternité et de tatouage.

Un mot sur la consultation de Nicolas Kluger

Nicolas Kluger a pris en charge la première consultation dédiée aux tatouages, en France. Elle a ouvert en avril 2017 à l’hôpital Bichat-Claude Bernard, à Paris. Le dermatologue prend en charge environ cinquante patients par an. Depuis la covid, il donne uniquement des télé-consultations par mail le week-end. Les médecins lui adressent des patients, mais il est surtout contacté pour des soucis d’allergies, d’infections ou des séquelles, comme pour les maquillages permanents. Il propose également des consultations pré-tatouage au cas par cas pour les patients qui ont des maladies chroniques.

Voici le lien avec toutes les infos : https://www.aphp.fr/service/service-16-011

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