Dominique Minchelli, un précurseur du piercing en France

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Précurseur, le français Dominique Minchelli ouvre le premier shop de piercing à Paris en 1994. Formé à l’école californienne « Gauntlet », il ouvre sa propre franchise, rebaptisée « 23 Keller » quatre ans plus tard. Dom pratique avec rigueur un piercing résolument moderne. Pour l’accompagner dans son shop, le perceur va dénicher de futures pointures dans le milieu, les tatoueurs Rude Golden Rabbit, Bichon, Romain Hand in Glove, Eddie Czaicki, etc…

Article publié sur Jeter l’encre, puis dans Tatouage Magazine 143

Photos de Brian Ravaux http://www.brianravaux.com/

Durant 25 ans, Dom a manié l’aiguille avec rigueur et passion. Il a aimé son métier qui fait appel au bon sens, un « métier d’artisan ». Ce qui lui plaisait ? Le détail qui change – avec une grande importance – la perception que les gens ont d’eux-mêmes. « Ça paraît tout bête, mais ça marche » confie le perceur avec un grand sourire et enchaîne « Au début, ce qui me plaisait, c’était la nouveauté, tout était à créer. Puis, il y a eu une phase de mentalités trop connectées, des jeunes qui avaient une vision erronée de la réalité. Ils avaient une façon de s’imaginer qui était fantasque. Ils parlaient de scarification, de modifications extrêmes… »

Tout commence, il y a plus de 28 ans. Passionné de musiques alternatives et collectionneur invétéré de vinyles, Dominique Minchelli cède à l’imagerie rock’n’roll du tatouage. Son premier motif ? Un tribal par Christian de Belleville. Il passe aussi sous le dermo du célèbre Blaise. Accro, le perceur enchaîne les pièces. S’il fait part à Christian de ses envies, ce dernier adapte les motifs avec plus ou moins de « justesse ». Choisir un tatoueur pour son « style artistique » est un concept résolument moderne dans les 90’s. À Paris, il n’existe que quelques artisans ayant pignon sur rue dont Marcel, Christian de Belleville, Blaise et Tin-tin, ce dernier étant l’artiste des quatre. Dom recouvrira seulement les tatouages « qui lui correspondent le moins d’un point de vue esthétique ». Straight Edge un temps, sa nuque arbore toujours le triple X.

Les aplats de noir de Gary Kosmala

C’est en voyage à San Francisco que Dominique Minchelli a un vrai coup de cœur pour un style de tatouage novateur. Le pur esprit tribal d’un artiste précurseur du genre : Gary Kosmala. Désormais inconnu d’Internet, le tatoueur a pourtant été une figure de proue de ce style. Il a même encré de grands noms de la musique comme Scott Ian d’Anthrax et Tim Commerford de Rage against the machine. Dom passe sous les aiguilles de Gary pour recouvrir un bras et un pied, mais l’artiste prend un virage radical et part vivre dans les montagnes, celles de l’Oregon ! Dom ne terminera donc jamais ses projets tattoos.

C’est également au cours de ses voyages en Californie que Dom découvre une pratique très répandue : le piercing. Courant majeur du « body art », le piercing est aussi populaire que le tatouage dans les 90’s, avant de laisser sa place aux modifs corporelles beaucoup plus hardcore de l’école BME. Son destin prend alors une nouvelle tournure lorsqu’il sent que cette nouvelle pratique a toute sa place en France. Déjà, la presse féminine parle du piercing comme d’une nouvelle tendance venue des US… Dominique Minchelli saute le pas et se fait percer le nombril, la langue et les tétons chez « Gauntlet ». Il a enfin trouvé sa voie et propose d’ouvrir une franchise à Paris. Le salon « Gauntlet Paris » voit le jour en 1994, au n°23 de la rue Keller, dans le 11e arrondissement.

« On a monté une association de perceurs, en espérant naïvement qu’on allait avoir un pouvoir d’influence et tirer le niveau vers le haut. »

Dominique Minchelli

L’école américaine Gauntlet

Les perceurs californiens forment Dom et l’aident à lancer son shop à Paris. Il apprend le piercing et les règles d’hygiène. « C’est la seule école et Gauntlet est la « référence ». Toute la modification corporelle a découlé de leurs techniques novatrices ». Avec un phénomène d’une telle ampleur, les pouvoirs publics commencent à s’intéresser de plus près à une pratique dont ils sont totalement ignorants. « C’était un secteur trop marginal, source de peu de revenus et de trop de problèmes. Lorsque le piercing a été médiatisé, les pouvoirs publics s’y sont intéressé… Surtout les médecins… Fin des années 90, Bernard ACCOYER, alors député de Haute-Savoie et médecin, a commencé à lancer des appels publics pour réglementer cette pratique. On a monté une association de perceurs, en espérant naïvement qu’on allait avoir un pouvoir d’influence et tirer le niveau vers le haut. »

Dom qui fait partie des associations APERF et APP, collabore avec les médecins du service des maladies tropicales de l’hôpital de Rothschild. Ils le contactent pour travailler à titre « officieux » sur un « Guide des Bonnes Pratiques de l’Hygiène » chez les perceurs. Ce guide servira ensuite de modèle aux nombreuses tentatives de lois avortées ou rarement mises en place, comme celle d’instaurer la formation à l’hygiène : « Souvent dispensée par des personnes qui ne maîtrisent pas leur sujet » déplore Dominique Minchelli. Mais les textes sclérosent plus le milieu du body art qu’ils ne lui servent… « Par exemple, les députés demandaient un registre des clients. Un document qui ne sert pas à grand-chose et qui n’instaure aucune règle pertinente. » Si l’administration tente désespérément de légiférer une pratique qu’ils méconnaissent, le milieu du body art s’épure tout seul. « Dans le piercing, il y a eu un nettoyage par manque de clients, le tatouage a repris le dessus. Fin des années 90, les tatoueurs prenaient des perceurs dans leur shop pour « arrondir » les fins de mois. »

« Il y a eu des performeurs qui voulaient juste choquer et mettre les gens mal à l’aise… Je n’en voyais pas l’intérêt. »

Dominique Minchelli
Photos de Brian Ravaux http://www.brianravaux.com/

Du piercing au body art extrême

Une collaboration bien peu fructueuse avec les professionnels médicaux et les pouvoirs publics, donc… et qui s’arrêtera au « Guide des Bonnes Pratiques de l’Hygiène ». En revanche, l’hôpital de Rothschild reçoit toujours en urgence les infections liées aux piercings. Dom leur envoyait régulièrement des personnes qui s’adressaient à lui, en sachant qu’elles seraient bien reçues par des professionnels médicaux. Bodmod classique, Dominique Minchelli a pu expérimenter l’évolution extrême de sa pratique. « J’étais l’un des premiers à pratiquer les performances corporelles… C’est allé trop loin, dans un sens qui ne me plaisait pas. Il y a des gens qui ont un vrai sens du spectacle et de la mise en scène. Quand un spectacle est bien fait, tout le côté gore passe en douceur. » 

Mais la génération BME a besoin de sensations fortes et Dom ne suit pas le mouvement. «…Il y a eu des performeurs qui voulaient juste choquer et mettre les gens mal à l’aise… Je n’en voyais pas l’intérêt. » La modification corporelle a-t-elle alors perdu de son esprit ritualisé ? Dom constate que le piercing est définitivement devenu un bien de consommation. Il existe toujours des modes comme le septum accordé au « Combo H&M » : perfecto et t-shirt des Ramones. Ce qu’il remarque aussi, c’est que la clientèle a vraiment rajeuni. Les parents ont délaissé les bijoutiers pour faire percer les oreilles de leur progéniture. Une vraie bonne pratique. Si au début, le perceur était contre, il a accepté ce nouveau phénomène. « Si la personne réussissait à me parler et à entendre mes précautions d’hygiène, j’acceptais. » Finalement, l’acte cérémonial qui en découlait s’avérait très fort. Les enfants étaient fiers et contents.

« De nombreux tatoueurs se sont succédé au shop, lui donnant ainsi toutes ses lettres de noblesse, comme : Romain Hand in Glove, Bichon, Rude Golden Rabbit, etc. »

Une institution bien ancrée dans le quartier

Pendant plus de 10 ans, Dominique Minchelli est resté seul maître à bord de 23 Keller. Pour le perceur, les deux pratiques du piercing et du tatouage étaient bien trop différentes pour être liées. Puis, il a commencé à accueillir des tatoueurs en Guest, attirant une nouvelle clientèle. De nombreux tatoueurs se sont succédé au shop, lui donnant ainsi toutes ses lettres de noblesse, comme Romain Hand in Glove, Bichon, Rude Golden Rabbit, etc. Le perceur a toujours eu du flair pour les talents. Son dernier poulain Eddie Czaicki encre un old school ultra pétant et très propre, un véritable artiste !

Avec une institution bien « encrée » dans le quartier et une carrière de 25 ans, Dom a fait son temps dans le milieu. Il est bien loin le temps de l’excitation et « du tout à créer », il raconte : « Il y a eu une époque où c’était très bien. Maintenant, il y a des tatoueurs à tous les coins de rue. Tout le monde est tatoué. À une époque, ça avait du sens, c’était rock’n’roll. C’était plus rare. » Dom a tourné la page 23 Keller. Il a l’impression que c’est un souvenir très lointain. Désormais, le shop est entre de bonnes mains, celles de Loïc Gignoud. Le boss d’Abraxas a repris les rênes de 23 Keller avec une équipe dynamique, toujours dans un état d’esprit bienveillant. D’ailleurs, le nom du shop n’a pas changé comme un hommage à Dom, vrai professionnel du piercing.

Nous remercions Loïc Gignoud

Et l’équipe d’Abraxas de nous avoir reçus pour prendre des photos.

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